Comité et Équipe

Patrice Corre

Patrice Corre

Membre du comité exécutif

Proviseur du lycée Henri-IV

Patrice Corre, agrégé de géographie, est proviseur au lycée Henri IV. À quelques regards du Panthéon, cet établissement parmi les plus célèbres de France est réputé pour son histoire, ses résultats au bac et ses classes préparatoires aux grandes écoles. Membre du comité de la Fondation Carla Bruni-Sarkozy, cet ancien élève instituteur qui aurait pu être paysan revient brièvement sur son parcours et plus longuement sur les points qui font la réputation du lycée qu’il dirige.

D’où venez-vous ?
Je viens d’un milieu modeste, de petits paysans d’Auvergne. Un paysan, c’est quoi ? Plus qu’un métier, une vie. C’est un métier avec lequel on ne peut pas tricher. Il faut être attentif à tout. Ce monde m’a appris la valeur du temps, la patience, la ténacité, la déception aussi de ne pas obtenir un résultat à la hauteur des espérances. Quand on enseigne, il faut aussi du temps. Vouloir être toujours en avance ne sert à rien. À un moment, il suffit d’être à l’heure. Des parents viennent me voir : mon fils de 12 ans veut rentrer en seconde. Je les déçois souvent en leur disant que rien ne presse, que l’école n’est pas une course de vitesse, qu’il faut laisser le temps à chaque enfant de mûrir. L’orientation n’est pas le projet des parents, mais des enfants. On ne vous demandera jamais à quel âge vous avez eu le bac, mais ce que vous avez fait après.

Le métier de vos parents semble vous tenir à cœur. Vous avez échoué à devenir paysan ?
Non. C’était certes dans les choses possibles car j’aimais ce travail. Mais nous étions trois enfants. On ne pouvait pas vivre à trois sur une petite exploitation. De fait, mon histoire personnelle est très banale. J’étais l’aîné. Je travaillais bien à l’école. Je me suis toujours dit que si je ne réussissais pas des études, je pourrais prendre la suite de mes parents. Je ne voyais pas le métier de ma famille comme une dégradation sociale. Nous étions fiers d’être paysans, et je suis toujours très agacé de la perception négative que certaines personnes peuvent en avoir.

Vous avez fait des études, c’était donc une fierté pour votre famille…
Chez nous, il y a toujours eu un grand respect pour la lecture. Mes instituteurs puis le directeur du cours complémentaire m’ont encouragé à faire des études et à préparer le concours de l’école normale d’instituteurs. À 15 ans, on pouvait passer le concours départemental. Tout était payé. En contrepartie, on s’engageait pour dix ans dans la fonction publique. On signait des deux mains, tous enfants d’ouvriers, de paysans, de petits artisans. Pas question de refuser. C’était le fin du fin, le polytechnique des campagnes… Après le bac, mes professeurs m’ont permis de continuer à l’université Je suis devenu professeur dans des collèges de campagne et parallèlement j’ai poursuivi un cursus qui m’a conduit à l’agrégation.

Sur votre parcours, on sent beaucoup de personnes bienveillantes. Avec un même niveau scolaire, ils auraient pu aussi vous décourager…
Quand on est le premier de la famille à avoir le bac, on défriche. Ça peut angoisser. Ceux dont les parents ont déjà fait ce chemin ont la chance d’en connaître les étapes. Comme avec une carte routière, ils savent par où passer. Je n’ai pas oublié tout cela c’est pourquoi, à mon tour, j’ai eu à cœur de soutenir les efforts de tous les élèves que j’ai accueillis dans tous les établissements que j’ai dirigés.

Par rapport à vos postes précédents, en lycée polyvalent par exemple, quelle différence y a-t-il à Henri IV ?
C’est une grande maison, avec ses 2 600 élèves. Mais c’est surtout un lieu de tradition et d’histoire. Nous sommes dans un des quatre premiers lycées créés par Napoléon. Il s’agit aussi de l’ancienne abbaye Sainte Geneviève où Clovis, le premier roi de France a été inhumé. C’est aussi un des lieux de naissance de l’université de Paris, au 12e siècle. C’est ici que Philippe Auguste a voulu en placer les sceaux. Nous sommes dépositaires d’un héritage qui doit sans cesse se renouveler.

Le lycée Henri IV est synonyme d’élitisme. Depuis septembre 2006, une classe de préparation aux études supérieures (CPES) a été créée, permettant à de jeunes boursiers de rattraper le niveau en « culture générale » des élèves des classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE). Quelle est la réalité de cette mixité sociale ?
Elle fait partie de notre projet pédagogique dès la seconde, tout élève d’Île-de-France peut être candidat à l’entrée au lycée, au même titre qu’un élève de notre collège. La sélection se fait au mérite. Les parents envoient les bulletins, les appréciations, le point de vue des chefs d’établissement. Cette année, en dehors des élèves du collège Henri IV (nous prenons la moitié de nos élèves de troisième, soit environ 70), 190 places restent disponibles. Nous avons eu 1 200 demandes en 2009. Il y a trois ans, il n’y en avait que 600. À dossier égal, nous donnons un coup de pouce à des jeunes dont l’environnement est moins favorisé. Nos 270 élèves de seconde (38 à 39 par classe) viennent de plus de 110 collèges différents, dont 15 % de zones d’éducation prioritaire. Les effets sont positifs. Un jeune de Seine-Saint-Denis rencontre des gens qu’il n’a pas l’habitude de côtoyer. C’est une reconnaissance de ses mérites. Je prends en compte l’attitude par rapport au travail, le goût, la passion. Et parmi eux, certains sont suivis depuis la 6e par des fondations. Pour tout dire, nous inscrivant dans la tradition de l’élitisme républicain, nous nous attachons, au Lycée Henri-IV, à le rendre le plus ouvert possible.

De la même sorte qu’Adidas paie les équipements d’équipes sportives, l’Éducation nationale doit-elle s’appuyer sur des aides privées ?
C’est une présentation des choses trop schématique, voire caricaturale. L’apport de fonds privés doit être présenté dans un contexte plus large. Au tournant des années 2000, on a senti que l’action menée dans les zones d’éducation prioritaire était insuffisante. Beaucoup d’argent public avait été investi. Mais il fallait faire plus, à savoir que d’autres acteurs s’impliquent. Les travaux de sociologues sur l’élitisme français ont établi des liens avec les tensions dans les « quartiers ». Le privé peut apporter une contribution. C’est ce qui existe déjà depuis longtemps avec la taxe d’apprentissage. Cela peut se traduire aussi aujourd’hui par l’intermédiaire de fondations représentant l’intérêt général. Elles développent l’organisation de dons privés à des fins d’intérêt général, en accord avec la loi. Car l’État doit rester garant, comme régulateur d’une société harmonieuse. Mais l’État ne peut pas s’immiscer dans tous les détails comme sous Napoléon, où l’enseignement ne s’adressait qu’à une minorité de la population. On cherchait à former une aristocratie de l’intelligence au service de l’État. Ça a changé. L’égalité des chances est un des fondements de notre constitution. Et l’école est la dernière institution de l’État qui s’adresse à l’ensemble de la population pour en assurer la cohésion sociale.

Que donnerait une société avec uniquement des lycées Henri IV ?
Je suis convaincu que l’excellence peut se décliner sous de multiples formes et, chaque établissement, selon ses spécificités, peut apporter sa propre contribution. Ainsi, partout où certains principes de base sont respectés tels que le goût du travail l’envie de progresser de se dépasser, l’école peut jouer pleinement son rôle de promotion de chaque enfant. L’apprentissage demande effort et écoute. C’est une construction progressive sur le long terme. Une attitude. À Henri IV, les cours démarrent dans la minute. L’heure passée est une heure de cours. La réussite à l’école doit se faire aussi en concertation avec l’environnement familial qui doit croire à cette institution fondamentale de la république. L’école qui permet d’entrer bien armé dans la vie, de décrocher une qualification, un diplôme, puis un travail.

Une société comme la nôtre ne peut-elle tendre qu’à l’excellence, en clair, n’a-t-elle pas besoin d’un parc de cancres qui n’atteindront pas le bac, mais qui effectueront des tâches subalternes nécessaires à son bon fonctionnement ?
Non, et c’est inscrit dans nos lois. Jusqu’à la fin du collège, l’école est obligatoire. Quantitativement, le pari a été tenu. Il reste à le réussir pleinement qualitativement. Nous essayons de le définir autrement que par une accumulation de connaissances. En 2005, la loi d’orientation présentée par François Fillon, qui faisait suite à la loi Jospin de 1989, a défini l’objectif à atteindre à l’issue de la scolarité obligatoire sous la forme d’un socle commun de connaissances et de compétences, ce que chacun ne peut ignorer pour acquérir une qualification minimale et pour conduire sa vie en citoyen libre à part entière. Notre société n’a pas seulement besoin de « super diplômés ». Il est nécessaire qu’il y ait  des gens qui accomplissent des tâches plus modestes, qui balaient, piochent.

Gagnerait-on à les valoriser, avec une école du balayage ou du piochage, et plus généralement des métiers techniques, sans avoir pour autant l’impression d’être exclus de la société ?
Certainement, mais nous n’y sommes pas encore arrivés. Les années 1960 portaient cet optimisme. Je me souviens que certains pensaient alors que l’idéal serait que même un  balayeur puisse avoir le bac. C’était utopique. Celui qui connaît le grec ancien ne veut plus balayer. Une représentation sociale séculaire établit une hiérarchie entre les métiers. Dans la représentation sociale, les travailleurs manuels continuent malheureusement à être considérés comme inférieurs aux intellectuels. Même pour un excellent ébéniste. Les excellents cuisiniers semblent avoir plus de chance…

Vous parlez de représentation, donc d’une image, qui s’est sédimentée dans l’esprit des gens, dans la société, dans ses structures. Travaillez-vous sur cette image ?
Oui bien sûr, comme le font tous mes collègues. Nous voyons tous un certain nombre d’élèves au collège qui manient la théorie et l’abstraction, mais qui pourraient s’épanouir dans des métiers manuels pour lesquels la conceptualisation s’appuie sur des démarches concrètes.

Dans la notion de village utopique, on sait bien qu’une hiérarchie dans les tâches est incontournable. Il faut un penseur mais aussi un plombier…
Penseur et plombier doivent pouvoir trouver leur place sans qu’il soit nécessaire de les classer. C’est le problème de la représentation injustement dévalorisée des métiers manuels dont le choix se fait presque toujours par défaut. On ne part pas des aptitudes réelles.

Y aurait-il une place à Henri IV pour une classe technique, qui dispenserait en plus d’un enseignement général ?
J’ai souhaité que les classes préparatoires ne se limitent pas aux mathématiques et à la physique, mais qu’elles puissent accueillir de la technologie plus appliquée, avec des sciences de l’ingénieur. Je n’ai pas encore été suivi. Il ne s’agit pourtant pas d’avoir une classe de plus mais de permettre à des élèves aux aptitudes plus diverses de finir leur cursus chez nous sans être obligés de quitter l’établissement. Le travail manuel comme l’approche plus concrète des sciences et des techniques nécessitent beaucoup de réflexion, du calcul et de la culture. Dans le passé, j’ai participé à la préparation de bacs professionnels. Je me revois conseiller à des élèves en échec dans l’enseignement général de prendre une voie professionnelle, et de s’en servir pour se rediriger vers une formation supérieure.

Lorsqu’une fondation mise sur un élève, attend-elle un retour sur investissement ?
Elle aurait tort de concevoir son engagement de cette manière, même si elle aura forcément un retour d’image positif. Un élève n’est pas un coureur du Tour de France. En revanche, elle peut faire que l’élève avance dans la vie debout, construit, dans une voie prestigieuse ou pas, mais surtout capable d’exercer sa liberté, dans ses choix et ses jugements. Dans le domaine de l’éducation, on ne peut entreprendre sans risque. Il en est ainsi pour les parents : si on attend chaque jour que vos enfants vous soient reconnaissants, on va au-devant de grandes déconvenues. Mais si vous vous cherchez à ce qu’ils se prennent en charge, à ce qu’ils deviennent tout simplement plus grands, vous aurez tout compris.

La mission de la Fondation Carla Bruni-Sarkozy où vous siégez est la lutte contre l’exclusion par l’accès à la culture et à la connaissance. Pouvons-nous revenir sur cette scission entre travail manuel et intellectuel ? Cette perception accrue dans des milieux urbains chaotiques dévastés, ce que vous appelez les « quartiers », ne traduit-elle pas la nécessité qu’a une société de s’appuyer sur une injustice ?
Une société doit être juste. Elle ne peut être égalitaire. On confond trop les deux notions. Il ne peut y avoir d’égalité parfaite qu’en droit. C’est la garantie que nous offre notre société démocratique par l’article 1 de la Déclaration des droits de l’homme — qui précise d’ailleurs qu’il existe des inégalités en fonction des mérites, de la place dans la société, etc. Même s’il y a des inégalités, par le physique, les capacités, etc., la société ne peut faire en sorte que ces inégalités dégradent ou excluent du jeu social. L’égalitarisme, des systèmes politiques ont essayé. Ça n’a pas marché. Mais si notre République n’a jamais cherché à gommer ces inégalités, elle peut tendre vers une meilleur justice sociale. C’est la raison pour laquelle l’État est un redistributeur de richesses. Mais aujourd’hui, ce système montre ses limites. On en attend trop. Une frange de la société ne dépend que des aides publiques. Elle est fragilisée. Je vois comme un objectif de la fondation de permettre à ceux qui ne sont plus dans le jeu d’y entrer et d’y avancer par eux-mêmes.

Vous arrive-t-il de vous voir comme un « éleveur » d’enfants ?
Non, je ne les « élève » pas, je les aide à s’élever. Tous, j’ai vu leur dossier. J’ai lu les lettres de motivation de ceux qui en avaient rédigées. Je participe à tous les conseils de classe de seconde. Si certains prennent un peu de prétention, je ne manque jamais une occasion de leur rappeler qu’ils doivent acquérir une chose : la modestie devant le travail à accomplir. Et j’ajoute volontiers que s’ils ont l’ambition d’occuper de hautes responsabilités, plus importantes que la moyenne, ils n’auront pas plus de droits que leurs concitoyens, mais par contre beaucoup plus de devoirs.

Pour finir, que pensez-vous du cartable numérique ?
Une chose nécessaire, un outil parmi d’autres. Mais garder aussi l’artisanat de l’écriture directe. Maîtriser les outils pour garder son libre arbitre.

Et l’intelligence artificielle (un maître robot, une encyclopédie Google avec une voix, un regard) ?
Là aussi, un mal nécessaire. Mais il faut développer un contre-pouvoir. Sous couvert d’une libération, on peut développer l’asservissement de la pensée. Une pensée unique. Il ne s’agit pas d’être contre, mais de tenir compte de. L’avenir de l’éducation consistera non pas à avoir de la connaissance mais à savoir trier, faire des choix. Et celui qui ne maîtrisera que les moyens traditionnels sera exclu.