Comité et Équipe

Marie-Thérése Geffroy

Marie-Thérése Geffroy

Membre du comité exécutif

Présidente de l’ANLCI

L’illettrisme : une grande cause

Études de lettres classiques, engagement dans la vie professionnelle, associative, politique et au tout début des années 2000, Marie-Thérèse Geffroy crée l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLCI). Siégeant au Comité exécutif de la Fondation Carla Bruni-Sarkozy, elle nous livre son analyse du problème.

Après avoir accédé à l’Inspection Générale de l’Education nationale, vous présidez maintenant l’ANLCI que vous avez dirigée pendant dix ans. Que faites-vous là, aujourd’hui ?

J’ai pourtant toujours rêvé d’être boulangère à San Diego !

Je me suis souvent demandé pourquoi… Peut-être, outre le goût des voyages, parce que j’admire ceux qui réussissent à produire les choses essentielles à la vie de tous les jours et dont on sous-estime le talent. Lorsqu’on oriente les jeunes dans le système scolaire, le choix du métier de boulanger n’est pas regardé par tous comme un premier choix. Cette façon de juger avec condescendance ceux qui ne sont pas les plus académiquement diplômés… C’est une vraie discrimination, et toutes les formes de discriminations sont à combattre. Des gens sont mis dans des cases et d’autres s’isolent dans des castes. Or je suis toujours partie du principe qu’il fallait regarder de la même façon celui qui est en face de vous, quel que soit son niveau de culture. J’ai été élevée dans une famille avec des parents militants à l’Action catholique. Puis, j’ai fréquenté la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne). J’y ai appris que celui qui était en face de moi était mon égal. Quel qu’il soit. J’essaie de mettre cela en pratique. C’est peut-être pour cela que le problème de l’illettrisme m’a autant touchée. J’ai aussi retenu qu’il fallait avoir de l’ambition, beaucoup d’ambition, mais pas seulement pour soi : pour les autres et avec les autres. Je me suis donc engagée dans des associations, puis dans un mouvement politique dont les valeurs étaient en harmonie avec mes convictions, ensuite je suis revenue à la vie professionnelle dans un domaine où il y avait beaucoup de travail.

L’ANLCI a été créée fin 2000. Que se passait-il avant ?

Beaucoup de choses, un peu partout, mais nous manquions de chiffres, d’organisation et d’outillage. Le père Joseph Wresinski (ATD Quart Monde) avait été le premier en France à lancer un cri d’alarme en appelant à se mobiliser contre l’illettrisme. Mais pendant trop longtemps, les concepts énoncés par ceux qui en parlaient étaient souvent insuffisamment en prise avec la réalité. Il fallait en finir avec les confusions entre l’illettrisme et d’autres situations différentes : celle des immigrés qui ont un problème linguistique et doivent apprendre le français qui n’est pas leur langue maternelle, celle des analphabètes qui n’ont pas eu accès à l’école et n’ont jamais appris à lire, écrire, compter.

Or, pour bien traiter un problème, il faut d’abord être au clair sur ce dont il s’agit, le cerner, le nommer.
Être en situation d’illettrisme c’est ne pas pouvoir lire le petit mot de la maitresse dans le cartable de son enfant, ou une consigne d’hygiène ou de sécurité au travail, ne pas arriver à faire un calcul simple, ne pas pouvoir remplir un chèque ou retirer seul de l’argent à un distributeur automatique, etc… C’est ne pas maitriser la base de la base : lire, écrire, compter dans des situations courantes de la vie quotidienne. Et cela alors que pourtant vous avez été scolarisé et que tout le monde pense que vous savez le faire.

Par où commencer alors ?

D’abord par bien savoir de quoi on parle pour ne pas tout mélanger, mais aussi avoir les données quantitatives et qualitatives précises pour estimer l’ampleur de l’action à conduire, l’organiser et savoir où faire porter les efforts : combien de personnes sont concernées, qui sont-elles, où vivent-elles, que font-elles ?

C’est ce que nous avons fait en introduisant pour la première fois dans l’enquête IVQ (Information Vie Quotidienne) 2004 2005 de l’INSEE un module de mesure de l’illettrisme dans la population âgée de 18 à 65 ans.

Le chiffre, 3 100 000 personnes, soit 9 % de ceux qui ont été scolarisés en France, est impressionnant. Les caractéristiques bousculant nombres d’idées reçues ne le sont pas moins.

Plus de la moitié des personnes concernées ont en effet plus de 45ans, plus de la moitié sont dans l’emploi, si 10 % vivent dans les Zones Urbaines Sensibles, près de 50 % se trouvent dans les zones rurales ou faiblement peuplées. Enfin les trois quarts parlaient uniquement le français à la maison à l’âge de cinq ans.

Pour faire face à un problème aussi diffus, qui touche des personnes aussi diverses dans l’ensemble de la société, nous avons proposé une organisation pour répartir la tâche entre tous ceux qui pouvaient y contribuer au niveau national, régional et local.

Mais pour obtenir des résultats, faire diminuer le nombre de personnes illettrées, il faut aussi que les actions, les formations et les pratiques soient adaptées et efficaces.

Afin de ne pas perdre de temps à la recherche impossible de l’outil miracle, ou à réinventer chacun dans son coin ce qui existe déjà ailleurs, nous avons mis en place avec l’appui de la commission européenne, un Forum permanent des pratiques avec une méthode de travail rigoureuse et exigeante.

En quelques années nous avons mobilisé des milliers de praticiens pour chercher, trouver, formaliser les pratiques et outils qui marchent. Aujourd’hui le site de l’ANLCI offre aux praticiens et décideurs un choix sans cesse mis à jour de solutions éprouvées pour avancer sans perdre de temps.

Il y a donc d’un côté un problème d’oubli et de l’autre un problème d’apprentissage…

Effectivement, le problème, c’est de croire que tous ceux qui ont été scolarisés maitrisent tous et pour toujours, lecture, écriture, calcul. Or il n’en est rien. Lorsque ces bases fondamentales ont été insuffisamment acquises et consolidées au cours de la scolarité, lorsqu’elles ne sont pas utilisées et entretenues elles peuvent s’effriter, voire s’oublier. Plus les savoirs sont fragiles au sortir de l’école plus les difficultés dans ce domaine s’accroissent tout au long de la vie. Le pourcentage de personnes en situation d’illettrisme est plus fort pour les groupes d’âges les plus élevés : 5 %pour les 18-25 ans, près de 14 % au-delà de 55 ans.

Quand on rapproche ce constat des chiffres à l’issue des tests réalisés lors de la JDC(Journée Défense et Citoyenneté) où près de 5% des jeunes de 17 ans sont en situation d’illettrisme et 10% ont des acquis très fragiles, on mesure l’importance des premiers apprentissages en lecture écriture et calcul et les conséquences que leur insuffisance peut avoir tout au long de la vie.

Bien sûr il est possible de réapprendre à tout âge et il faut que ceux qui sont aujourd’hui concernés sachent qu’ils peuvent s’en sortir comme le démontre le recul de l’illettrisme chez les adultes, mais que de chances gâchées !

Nous avons en effet avec l’INSEE reconduit en 2012 l’enquête IVQ avec les mêmes indicateurs qu’en 2004-2005 : désormais la population concernée par l’illettrisme s’élève à 2 500 000 personnes. Une diminution sensible obtenue grâce aux efforts considérables de ces dernières années notamment dans le monde du travail.

Prenons le cas d’une personne travaillant sur une chaîne d’abattage ou d’emballage de volailles. C’est une tâche répétitive où le recours à l’écrit n’est pas nécessaire ; les consignes sont orales. Imaginons que cette personne, pressée par le quotidien, n’a jamais l’occasion d’ouvrir un livre à la maison. Pour les papiers administratifs, elle s’appuie sur son entourage. Le jour où, au travail, la consigne de sécurité est transmise par écrit, le jour où le processus de travail change et où il faut recourir à l’écrit, elle se retrouve démunie, vulnérable, alors que jusqu’alors elle tenait parfaitement son poste.
C’est précisément en prenant appui sur des situations de travail que le salarié connaît bien que les formations réussissent le mieux.

En découvrant les chiffres de l’illettrisme en France, on s’aperçoit donc que plus de la moitié des personnes concernées travaillent…

Effectivement dans des secteurs d’activité très variés, particulièrement le nettoyage, l’agro-alimentaire, les transports, les services, le traitement des déchets… Elles s’acquittent en général très bien de leur tâche, en usant de procédés de contournement très habiles qui exigent beaucoup d’efforts de leur part et parviennent bien à tenir leur poste de travail. C’est lorsqu’un changement se produit, c’est quand on leur propose une promotion ou de suivre une formation que le problème apparaît. Aujourd’hui, de très nombreuses branches professionnelles ont signé des accords avec l’ANLCI et organisent des actions de « ré-acquisition » des compétences de base, en partant des situations de travail, formation à l’hygiène,à la sécurité, aux nouvelles méthodes de travail, qui évitent de les infantiliser ou de les stigmatiser en les mettant à part.

Souvent la société affaiblit le plus faible. Pourquoi est-ce comme ça ?

Notre société juge trop souvent en fonction du diplôme.

Certes ce que l’on sait compte beaucoup mais ce que l’on sait faire et que l’on fait compte tout autant.
Or les préjugés sont tels que les compétences extérieures au savoir académique sont trop souvent ignorées. Même avec bonne foi, une partie de l’intelligentsia continue de ne pas bien mesurer et reconnaître les savoirs de ceux qui n’ont pas fait d’études comme elle. Le savoir académique prime. Alors, évidemment, ceux qui sont illettrés font tout pour cacher leur problème. Mal à l’aise, ils n’osent pas s’exprimer, alors qu’ils savent faire beaucoup de choses dans la vie, alors qu’ils ont réussi à acquérir un capital de compétences sans avoir recours à l’écrit. L’essentiel est de leur redonner confiance pour qu’ils mettent à profit l’énergie et l’habileté qu’ils déploient à contourner pour réapprendre à lire, écrire et compter.

Comment s’organise votre action ?

L’ANLCI est une structure très légère qui a son siège national à Lyon avec une dizaine de personnes très mobiles. Dans chaque région, nous nous appuyons sur un relais, un chargé de mission auprès du préfet de région. Nous essayons d’être pragmatiques et de produire ce qui manque pour développer la lutte contre l’illettrisme rapidement, sans gaspiller les moyens qui sont rares.

Notre tâche peut se résumer en trois mots : mesurer, organiser, outiller. Notre méthode « Réunir pour mieux agir »

Au sein de notre conseil d’administration (nous sommes un GIP, groupement d’intérêt public), nous avons des représentants de tous les ministères concernés : travail, emploi, affaires sociales, éducation nationale, défense, justice, ville, des collectivités territoriales, des partenaires sociaux… Autour de cette instance décisionnelle, nous réunissons un vaste comité consultatif d’une centaine d’institutions et associations engagées dans la prévention et la lutte contre l’illettrisme ainsi qu’un conseil scientifique où se retrouvent des chercheurs et des experts pour mieux agir. Les ministères, les collectivités locales et les partenaires sociaux qui se retrouvent dans notre conseil se répartissent la tâche. Nous sommes là pour que le problème de l’illettrisme soit présent dans leurs actions, leurs politiques. Un préfet, un chef d’entreprise, un élu ne peut consacrer ses journées à l’illettrisme, il lui faut les informations clés. Nous rêvons encore que chaque décideur consacre deux heures de son temps de travail annuel à s’informer sur l’illettrisme. Rien que cela permettrait d’éviter bien des confusions, de gagner encore du temps.

La société française crée-t-elle encore des illettrés ?

Bien sûr, des personnes glissent encore dans l’illettrisme parce que leur situation de vie, de santé, de travail les éloigne de l’écrit et parce que leurs premiers acquis étaient trop fragiles.

C’est pourquoi la prévention est essentielle afin d’éviter que l’illettrisme ne prenne racine dès l’enfance.
Il y a ce qui se passe à l’école où, tout au long de la scolarité, il faut s’assurer que chaque enfant apprend vraiment jusqu’à les maitriser parfaitement les fondamentaux et il y a ce qui se passe en dehors de l’école, dans les familles, à la maison dès la toute petite enfance

Mais l’école joue un rôle central, non ?

Oui bien sûr, le rôle de l’école est capital.

C’est à elle qu’il appartient de faire acquérir d’abord les bases fondamentales à chaque enfant, de s’assurer tout au long de la scolarité de l’acquisition, de la consolidation, de la maitrise, de la lecture, de l’écriture et du calcul. Il s’agit non pas seulement de bien faire « le programme »mais surtout d’obtenir des résultats durables pour tous.

C’est d’autant plus important de pouvoir apprendre, assimiler et non pas seulement recevoir des connaissances à l’école que ce qui se passe après l’école n’est pas du tout la même chose pour tous les enfants.

Nous savons tous que le soir à la maison, tous les enfants ne sont pas dans les mêmes conditions pour faire leurs devoirs, que tous les parents ne peuvent les accompagner.

Ceux qui ont des enfants ou des petits enfants comprendront sans mal le désarroi des parents très éloignés de l’écrit quand il faut faire faire les devoirs qui conditionnent la réussite scolaire de leur enfant.

Ne pourrait-on pas aussi à l’école s’organiser pour aider à apprendre jusqu’à ce que l’on sache ?
Certes aujourd’hui les actions de prévention après l’école apportent une aide considérable : actions auprès des familles soutenues par de nombreuses fondations et auxquelles la fondation Carla Bruni Sarkozy a pris part : engagement d’étudiants bénévoles de l’AFEV ; Actions Educatives Familiales ; Lire et faire lire …

Mais tout cela ne devrait-il pas apporter simplement un plus et non pas comme trop souvent l’indispensable ?

Dans votre action, avez-vous des ennemis particuliers ? La télévision ?

À la télévision, l’ennemi, enfin l’adversaire serait surtout le langage trop ésotérique de certains dans des émissions qui pourraient être pédagogiques. Mais depuis quelque temps cela s’arrange un peu ! J’entendais un jour une chercheuse. Incompréhensible. Elle s’exprimait dans un langage accessible seulement aux initiés. Elle était dans son petit monde bien clos par les mots. Voulait- elle absolument avoir l’air d’être savante ? Or ce qui compte, me semble-t-il, quand on a du savoir, c’est de le rendre accessible, essayer d’intéresser en parlant de manière claire, simple .Certains y parviennent très bien et ce sont souvent les plus célèbres !

Je regrette beaucoup aussi le manque d’écrit à la télévision. À Hong Kong par exemple, j’ai vu de petites émissions du matin permettant de travailler l’expression orale et écrite : les mots s’affichent, s’impriment dans les esprits tout simplement .Aux Pays-Bas, les films passent en version originale sous-titrée. Pourquoi pas en France ? C’est pourtant un moyen simple de faire entrer l’écrit partout… et en plus d’apprendre une langue étrangère !

Connaissez-vous le globish — le global english ? De Hanoi à Djakarta, des dizaines de millions de personnes l’emploient pour le tourisme ou le commerce et parviennent à se faire comprendre…

Oui, bien sûr, et il n’y pas qu’à Hanoi ou à Djakarta. J’ai présidé pendant dix ans Worldskills France qui organise dans notre pays les Olympiades des métiers et j’ai été vice-présidente de l’organisation mondiale pendant plusieurs années. Avec mes homologues coréens, australiens, finlandais, canadien, brésiliens… nous échangions donc directement en anglais, et parfois plutôt en globish.

À la commission européenne, dans les groupes d’experts internationaux, et notamment dans celui auquel je viens de participer sur l’illettrisme, on parle aussi anglais. Nous n’avons pas le même accent, mais nous en sourions et nous nous comprenons. Quand je ne trouve pas un mot, j’ai toujours mon petit dictionnaire, ou j’invente ! Mais lorsqu’une réunion se déroule en France sans interprètes, je suis paradoxalement moins à l’aise car j’ai peur qu’on juge mon accent ou que l’on relève une faute comme au lycée. En France, on complexe beaucoup. Ma génération était tétanisée : à chaque faute, une remarque alors certains n’osaient plus parler. J’ai fait des études de lettres, français, latin, grec. L’anglais j’ai appris seule, et aussi un peu d’allemand et d’italien. J’aime la langue française et je voudrais qu’elle progresse davantage dans le monde… La préservation du patrimoine linguistique et la promotion de la francophonie ne doivent pas nous empêcher d’entrer en contact avec ceux qui ne parlent pas notre langue et si nous voulons les convaincre de l’apprendre il faut bien pouvoir leur dire même en globish !

Que peut faire une fondation comme la Fondation Carla Bruni-Sarkozy?

Nous nous sommes beaucoup battus pour faire reculer les idées reçues sur l’illettrisme, pour que l’on n’enferme pas ceux qui y sont confrontés dans une politique de ghetto, pour que l’on cesse de les stigmatiser et que l’on s’engage dans une action collective organisée, mesurable.

En s’exprimant de manière claire et convaincue la Présidente de la Fondation, Carla Bruni Sarkozy a beaucoup contribué à faire mieux connaitre qui sont vraiment les personnes confrontées à l’illettrisme, leur a donné la parole pour montrer qui elles sont vraiment.

Elle a soutenu aux cotés de l’Union des Associations familiales et d’autres associations de nombreuses actions auprès des familles et lors de la réunion du G7 à Deauville c’est le sujet qu’elle a choisi pour la rencontre des épouses des chefs d’Etat

La Fondation est partie prenante du collectif d’une extrême diversité qui s’est rassemblé pour porter le dossier Grande Cause nationale en 2013. Et ce qui est formidable, c’est que le collectif continue depuis 2013 car il faut encore faire reculer l’illettrisme.

Mais pour réussir il faut aussi continuer à faire cause commune par-delà toute les différences. Avec la fondation, Carla Bruni Sarkozy le fait.