Comité et Équipe

Jean-Paul Scarpitta

Jean-Paul Scarpitta

Membre du comité exécutif

Directeur Opéra Orchestre national

Ghislaine Thesmar, Isabella Rossellini, Fanny Ardant, Sofia Coppola, Susan Graham, Andrée Putman, Gérard Depardieu, Riccardo Muti, mais aussi Françoise Sagan, Elisabeth Schwarzkopf, Giorgio Strehler, Rudolf Noureev… Cinéaste, metteur en scène d’opéra, commissaire d’exposition, portraitiste, la carrière de Jean-Paul Scarpitta est faite de ces rencontres. Homme de passions, il rejoint la Fondation Carla Bruni-Sarkozy.

Vous souvenez-vous du point de départ qui vous a amené à l’art ?

Je viens d’un milieu favorisé. Grâce à mon père, qui avait de hautes responsabilités en Afrique du Nord, j’ai vécu en Algérie. Il m’a inculqué ce sens d’être avec les autres. Très jeune, j’ai appris ce qu’était le racisme. Ou plutôt ce que ce n’est pas. J’ai eu la chance de grandir dans une famille extraordinaire. Nous étions cinq enfants. J’ai eu une très longue enfance. De cette enfance si prolongée, il m’est resté cette joie, cet optimisme inépuisable. Même si j’ai poussé différemment, j’étais autant adoré. Incompris, mais aimé. Je me souviens de m’être éveillé par les lectures et la sublime voix de ma mère qui chantait sans cesse et qui chante pour toujours… J’étais investi dans mon piano, mes pensées. Je ne travaillais pas si bien à l’école. Je ne pensais qu’à fuir les autres, grimper aux arbres ou nager dans le grand bleu ! J’étais très contemplatif, avec toujours la musique, aussi bien Françoise Hardy, France Gall, que les Beatles, les Rolling Stones, Schubert, Beethoven et Mozart. Mon « compagnon ». Petit à petit, je me suis installé dans la mise en scène lyrique. Ça m’a ouvert la tête, m’a fait comprendre à quel point il fallait se débarrasser de soi, à quel point le narcissisme pouvait être dangereux.

Vous vous êtes accompli dans plusieurs domaines, films, portraits, mises en scène… en même temps ?

Oui, mais avec toujours ce point commun d’aller vers des regards de femmes que je sublimais. J’avais ce lyrisme-là de vouloir mettre en valeur des figures. D’abord, il y a eu une danseuse, Ghislaine Thesmar. À 14 ans, j’allais à l’opéra pour 5 francs. Je lui jetais des fleurs depuis le balcon. Un jour, elle est devenue étoile. J’ai passé la frontière de la coulisse. Et elle m’a dit : « Je sais qui vous êtes. Vous m’envoyez des fleurs. » J’ai vu la musique se développer en elle, comment à partir des notes d’un piano elle trouvait ses pas… toujours à la recherche de ce mouvement intérieur de la vie… celui dont je vous parlais au sujet de ma mère… J’ai vu son rapport avec George Balanchine — que j’ai filmé par la suite. J’ai vu son travail avec Jerome Robbins, le fameux chorégraphe de West Side Story. Je l’ai vu dépoussiérer des ballets classiques. Quand elle était Odette-Odile dans Le Lac des cygnes, tout devenait « aujourd’hui ». Elle donnait un sens à chaque geste. En dansant, elle nous parlait comme avec des mots. C’était inouï d’invention, de sourires et d’équilibre humain… toute la tendresse d’un cœur lumineux et tourmenté ! Jusqu’au dernier jour où elle a dansé, toujours en lui jetant des fleurs, je l’ai observée, admirée. Elle m’a donné envie de sentir cette odeur de théâtre. Je voulais être chef d’orchestre. Mais je n’avais pas assez de volonté, sans doute.

Ce déclencheur aurait-il pu venir de quelqu’un d’autre ?

Je ne crois pas. Mais grâce à elle, j’ai rencontré Giorgio Strehler. Il était à l’Opéra de Paris. Je me suis assis et je n’ai plus bougé, fasciné. Il m’a demandé : « Que faites-vous là ? » Je n’ai jamais été engagé par Strehler, mais j’étais dans son équipe, dans le fond. Un jour, il m’a placé à ses côtés. Là, j’ai compris que c’était une nécessité. J’avais envie de faire comme lui. Depuis je travaille purement et simplement… inspiration ou pur instinct ?

Cela naît donc d’un long temps d’observation…

La manière dont j’ai découvert ce métier me fait penser qu’il faut également une certaine maturité pour aborder certains auteurs. Le Château de Barbe-bleue (Bartók), il faut avoir vécu, compris ce qu’était la solitude humaine, la douleur, le problème fondamental du désir entre l’homme et la femme.

Il y aurait alors des œuvres enseignées trop tôt ?

Aujourd’hui, dans le lyrique, on aborde tout, tout de suite. Carmen, j’ai attendu le bon moment pour en faire une comtesse aux pieds nus en la personne de la magnifique mezzo Marie-Ange Todorovitch. Carmen est un personnage éblouissant, elle embrasse l’humanité. Avec elle, j’ai fait un pas dans le cosmos. Pour revenir à Barbe-bleue, pour la première fois, je trouvais qu’un homme était intéressant à l’opéra : un personnage avenant, qui ose montrer son intériorité. Ce sang qui envahit la scène, c’est le sien. Chaque jour, il coule plus. Même si c’est une douleur, ce sang le réchauffe. Ce côté masochiste, c’est déjà universel, non ?

Ces œuvres sont évidentes pour vous. Mais comment se repérer dans un rayon de musique classique quand on ne s’y connaît pas ?

Il y a des millions d’hommes qui n’ont pas vu et entendu un opéra, mais qui savent le voir et l’entendre lorsqu’ils en ont l’occasion ! J’ai vu tant de gens se lever pour acclamer un chef-d’œuvre, des « bravos » interminables… Qu’on ne vienne pas me dire qu’ils ne le sentaient pas… Pour comprendre les œuvres, toutes les lumières ne sont, certes, pas de trop. Mais pour le sentir, un opéra est le même pour tout le monde. Molière ne s’y trompait pas lorsqu’il lisait ses pièces à sa cuisinière. Il y a des spécialistes et aujourd’hui de grands héros de la musique comme, et avant tout, le maestro Riccardo Muti. Son Requiem de Verdi, à pleurer, inoubliable, à Saint-Denis, se joue à guichets fermés, comme tous ses concerts à travers le monde. Riccardo Muti est de ceux qui vous font graver le mot « art » dans les salles et dans les loges.

L’idée n’est donc pas uniquement d’investir des personnes mais aussi des lieux… des concerts à la basilique Saint Denis où sont enterrés les rois de France…

Et c’est le rôle de l’État d’aider à organiser des concerts gratuits. À Aix-en-Provence, le prix des places est très élevé. Le festival d’été de Montpellier, avec le concours de Radio France, qui se tient pratiquement en même temps, est accessible à tous… à 80 % gratuit. Il y a une salle de 2 000 places, une de 1 000, une autre de 700. Elles sont bondées. Tout le monde s’y rend, des jeunes comme des moins jeunes, de toutes classes sociales.

On a parlé de Mozart, Bartók, Bizet, Verdi… Y a-t-il des contemporains dans votre panthéon ?

Mais Mozart est plus que vivant ! Les Noces de Figaro, d’après Beaumarchais, n’est-ce pas d’actualité ? Beaumarchais qui pense avant La Déclaration des Droits de l’Homme que tous les hommes naissent égaux en droits, n’est-il pas lui aussi un révolutionnaire épris de justice et de liberté comme certains de ses héros ? Il nous fait tout comprendre. Le regard aussi de Balzac sur la société, sa cruauté, sa perversité, nous donne une recette pour nous élever au-dessus de nous-même, combattre nos pires instincts. Je ne peux pas m’empêcher non plus de citer les visionnaires que sont Stendhal, Proust et Dostoïevski. Est-ce qu’il ne faut pas aller chercher dans cette noirceur, dans les profondeurs de l’âme humaine ? Un acteur comme Depardieu puise une puissance visionnaire chez ces auteurs. Dans une compréhension immédiate de la société, il hisse l’autre à son propre regard en lui disant : « Tu as autant de valeur que moi. »

Entièrement d’accord avec vous. Mais, là, au 21e siècle ?

Sincèrement, je pense que la vraie création s’est arrêtée avec Schoenberg. Même s’il y a Messiaen, Henze, Dutilleux. Des artistes consacrés ! Il y en a aussi de plus jeunes, Nicolas Bacri, Bechara El-Khoury, Kristof Maratka, Philippe Schoeller. Beaucoup font acte de candidature pour qu’on monte leur opéra.

Il est effectivement urgent de favoriser la création et de partir à la recherche de jeunes compositeurs…

On a l’impression qu’il se produit de plus en plus de musique. Pourtant, on a du mal à retenir des noms. Est-ce qu’il n’y a pas une carence non plus à trouver des détecteurs de talents ?

Il y a une carence et on ne parvient pas à dépasser le caractère passager. Du temps de Mozart, qui a inventé l’Europe en vivant en Allemagne, en Autriche et en écrivant ses livrets en italien, les théâtres passaient commande d’œuvres, opéras ou symphonies. C’était dans leur cahier des charges. Chez les interprètes, je ne suis pas tout à fait d’accord avec vous, on retient les noms. En ce moment, il y a le miracle du jeune pianiste David Fray, un artiste en fleur. Sa moisson sera surprenante, d’une beauté exceptionnelle, d’une grâce incomparablement flexible et harmonieuse. Il faut absolument l’entendre dans Bach et Schubert. Un chef d’orchestre à n’en pas douter !

À part la musique et la lecture, avez-vous d’autres passions ?

Je subis une attraction irrésistible qui me pousse à honorer la nature, les fleurs, les roses, les arbres. Je lis sans casque sur les oreilles, en regardant. Il nous faut réapprendre le silence. Dernièrement, c’était une biographie de Louis XIII, le dernier Kundera et La Mauvaise Rencontre de Philippe Grimbert, que j’ai beaucoup annoté. Régulièrement, je relis Proust, qui est si épris de musique et qui rend la totalité du monde à travers À la recherche du temps perdu, Balzac, Zweig, Chateaubriand. J’aime bien aussi les Mémoires, voir comment les gens avancent. Je viens de réaliser un spectacle sur Marie-Antoinette, personnage apparemment frivole. On l’a traitée de traître, de putain de la république. À la fin de sa vie, elle a trouvé un noble élan magnifique, rendu universel par sa mort. C’est intéressant de voir que beaucoup de compositeurs ont gravité à ses côtés, Gluck, Piccinni, Salieri. Mozart, elle l’a rencontré quand il avait 7 ans. Il a failli être engagé comme maître de chapelle à Versailles. Heureusement, cela ne s’est pas fait. Il n’aurait pu accomplir son œuvre. C’est étrange que Marie-Antoinette ne se soit pas plus intéressée à Mozart, lui qui était toujours joyeux malgré la tragédie quotidienne qu’il vivait… celle qu’il rend si douce à ceux qui veulent bien l’écouter et l’entendre !

Pensez-vous qu’il faille adopter une proximité de langage comme par exemple le cinéaste Abdellatif Kechiche effectuant une relecture de Marivaux dans son film L’Esquive ?

On peut faire les deux. Je viens de monter Didon et Énée de Purcell, un opéra créé en 1689 pour un pensionnat de jeunes filles. Nous avons fait appel à un chœur junior de Montpellier, auquel on a ajouté un chœur de garçons. Parmi les trente-quatre choristes et huit solistes, tous venaient de milieux sociaux différents. Ils m’ont fait écouter leur musique, montré leur manière de danser. C’était beaucoup de rap, de mots courts. Ils m’ont interrogé sur mes lectures. Shakespeare, qui est-ce? Ils ne comprenaient pas qu’il donne des rôles de femme à des hommes, des sorcières jouées par des garçons. Ils ne savaient que c’est un théâtre de la cruauté. Depuis, je reçois des SMS, des croquis… Ils veulent monter leur Roméo et Juliette.

De la même manière qu’on a retraduit la bible, faut-il revisiter les classiques pour les rendre accessibles ? N’y aurait-il pas une déperdition à simplifier Le Misanthrope ?

Là-dessus, je suis assez conservateur. En revanche, en déplacer le contexte, oui. Même si La Traviata, avec systématiquement des machines à laver et des lavabos sur scène comme cela se fait beaucoup en Allemagne dans l’opéra, je ne suis pas adepte. Un décor épuré renvoie à l’universalité du texte. En même temps, l’art s’inscrit dans une tradition. Qu’a fait Mozart ? Il s’est inspiré de ses aînés, il a même plagié ses contemporains pour son Don Juan, et sa musique est la plus universelle qui soit !

Peut-on aider à devenir artiste ?

Une personne vouée à l’être le deviendra. Mais il y a des déclencheurs. Une rencontre, une bourse peuvent aider. L’éducation, la culture, le savoir, c’est ce qui reste d’une civilisation. Aujourd’hui, plus que jamais, le refuge se trouve dans l’art. On nous a fait croire que c’était la télévision, où l’on devient artiste en trois mois avant de retomber dans l’oubli. Tendre à l’universalité en allant vers les autres, c’est fondamental.

Les « produits culturels » en quête de rentabilité immédiate sont de plus en plus nombreux sur ce marché…

Aujourd’hui, tout le monde cède à tout, à cette immédiateté dont vous parlez. Si vous ne montrez qu’une couleur aux gens, ils n’aimeront que cette couleur. C’est peut-être ambitieux de vouloir montrer toute la palette, mais aujourd’hui les musées, les opéras, les théâtres sont pleins, et pas bêtement. On applaudit différemment. Je ne vous parle pas en metteur en scène d’opéra, ni en simple observateur du riche panorama de la vie humaine, mais en ardent défenseur de l’art en général, de l’art d’action sociale. Le théâtre, par exemple, est un des instruments les plus expressifs, les plus utiles à l’édification d’un pays ; le baromètre qui enregistre sa grandeur ou son déclin. Un théâtre sensible et bien orienté, de la tragédie au vaudeville, peut transformer en quelques années la sensibilité du peuple. Tandis qu’un théâtre dégradé, où la lourdeur remplace les ailes, peut gâter et endormir une nation entière… d’où la responsabilité de ceux qui dirigent, entre autres, les télévisions, les médias… L’art, dans toutes ses disciplines, est une école de larmes et de rire, une tribune libre où l’on peut défendre des morales anciennes ou équivoques et dégager, au moyen d’exemples vivants, les lois éternelles du cœur et des sentiments de l’homme.

Que faire concrètement ?

Aller dans des lieux désertés par la culture, sonder des professeurs, faire des représentations, montrer qu’il n’y a pas qu’une musique, qu’autour des gens pensent différemment. Défendre la mémoire. Combattre l’appauvrissement de la langue française. C’est une distance à abolir, en amenant un artiste, un écrivain, un philosophe. Je parle d’une utopie, mais il faut passer par là. Je pense à ces associations qui popularisent depuis de nombreuses années le répertoire lyrique dans les banlieues, Verdi, Mozart, Cherubini, Beethoven… Certains commencent à avoir des voix, l’éducation porte ses fruits, la vie leur paraît plus douce, compréhensible. Même ceux qui n’ont pas envie sont curieux d’écouter, s’apaisent. On peut faire la même chose avec de grands écrivains classiques, mais aussi avec des contemporains comme Koltès. Qu’est-ce que ça raconte ? Il faut trouver la beauté là où elle est. La rechercher avec une générosité sans pareille faisant fi de toute considération sociale. L’atmosphère de notre temps est bien confuse, mais pas au point de faire douter du but de cette fondation : amener une claire aurore, qui sait ? Un raz-de-marée social recouvre tout. Nous allons, d’une certaine façon, participer à défaire ce nœud terriblement serré et faire que l’art, l’éducation et l’accès au savoir ne soient pas relégués au second plan des préoccupations. Il ne doit pas y avoir de clivages dans la culture ; nous nous devons tous de la rendre accessible. Prenons l’exemple de La Flûte enchantée. Mozart a compté sur la compréhension naïve du public des faubourgs de Vienne, précisément parce qu’il espérait qu’un tel public s’avérerait plus réceptif que le public cultivé, qui veut tout comprendre tout de suite et n’est pas prêt à accueillir progressivement une révélation délivrée au moyen de symboles dont la force propre excède le commentaire qu’on peut en donner. Alors, à bas les classifications, les luttes de pouvoir et les jugements inutiles ! Soyons exigeants, terribles et terrifiants, si j’ose dire !

Vous vous voyez donc comme un transmetteur de savoir ?

Il y a longtemps, je me suis occupé de la fondation d’un grand mécène américain, Armand Hammer. Nous octroyions des aides aux musées nationaux et des bourses à de jeunes étudiants issus de milieux défavorisés. Sur le précieux conseil de Danielle Mitterrand, nous contactions des lycées de villes de gauche comme de droite. Les proviseurs nous signalaient les plus doués, que nous envoyions dans des universités américaines. L’une est devenue philosophe, un autre est entré à la banque Lazard et beaucoup se sont dirigés vers le marketing. Ils voulaient de grandes carrières. Il n’y a pas eu d’artistes. J’aurais tant aimé. Une fondation sert à cela, monter aux arbres pour en redistribuer les fruits.