Comité et Équipe

Jean-Paul Gaultier

Jean-Paul Gaultier

Membre du comité exécutif

Couturier et créateur

Jean Paul Gaultier, l’enfant terrible de la mode, a rejoint la Fondation Carla Bruni-Sarkozy. Issu d’un milieu modeste, il revient sur son parcours.

Vous évoquez souvent votre appartenance sociale. Il y a deux manières de parler de ses origines, en les reniant ou en les revendiquant. Quelle importance ont-elles pour vous ?
Je me situe bien par rapport à elles. J’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’aimaient. C’étaient des petits Français moyens. Mon père était comptable, ma mère caissière dans le restaurant d’une administration. Ma grand-mère était infirmière. C’était un personnage à part. En plus de ses attributions officielles, elle faisait du magnétisme. Elle pratiquait même des massages de beauté. Nous habitions à Arcueil. Un aqueduc sépare de Cachan. Une ville communiste et une ville socialiste. Je me souviens d’un retour d’école. J’avais répété ce que m’avait dit le directeur, un communiste qui dispensait un enseignement assez politisé. Mes parents avaient été choqués. Ils étaient socialistes, mais ce n’est pas ce qu’ils attendaient de l’école. On n’avait pas à avoir ce genre d’influence sur un enfant.

Comment expliquez-vous que ce soit le premier souvenir qui vous revienne ?
En fait, je n’avais pas été frappé par ce qu’il m’avait dit, mais de la réaction que cela avait provoqué. J’avais vu l’effet que pouvait avoir une parole. Je croyais tout ce qu’on me disait. Découvrir une autre forme de pensée m’a amené à comprendre que la vérité est multiple. Dès lors, je remettais chaque vérité en question. Il fallait que je me fasse ma propre opinion. Autre souvenir de ce directeur. En octobre 1963, il nous apprend la mort conjointe de Jean Cocteau et d’Édith Piaf. (Je ne sais plus en quelle classe j’étais. J’avais deux ans de retard. Pendant plusieurs mois, j’étais resté avec une thermopathomimie, un simulacre de fièvre. Je faisais semblant d’être malade pour rester dessiner avec ma grand-mère.) Jean Cocteau, je ne connaissais pas. Je n’avais pas fait le lien avec La Belle et la Bête. Mais Édith Piaf, je voyais bien ses mains, cette femme tout en noir avec cette voix incroyable. Un personnage étrange, très différent.

De qui peut venir une passion quand on est enfant unique ?
Sans frère ni sœur, j’étais plongé dans des sujets d’adultes. J’écoutais les clientes de ma grand-mère. Quand elles avaient des problèmes avec leur mari, elle leur conseillait de changer de coiffure ou de leur préparer de bons petits plats. S’apprêter, être belle. Je découvrais la psychologie féminine. À l’école, j’étais un enfant solitaire, replié sur lui-même, rejeté, en dehors des jeux de garçon. Ils devaient sentir une sensibilité autre. Je compensais en m’intéressant au cinéma, au théâtre. Je regardais beaucoup la télévision. Il y avait Au théâtre ce soir avec les fameux décors de Roger Hart, La caméra explore le temps et Les Rois maudits avec Jean Piat. C’était pratiquement du direct. Tout ce qui était spectacle m’allait, comme le patinage artistique, le seul sport que j’aimais ! Il y avait des costumes. Le catch, aussi. J’avais visionné une revue aux Folies Bergère, où des danseuses nues descendaient des cintres avec des plumes. Le lendemain, à l’école communale, j’avais dessiné une danseuse avec des bas résille et des plumes d’autruche. L’institutrice, pourtant habituellement très gentille avec moi, m’avait fait monter sur l’estrade. Elle m’a donné un coup de règle sur les doigts, m’a épinglé le dessin dans le dos et m’a fait faire le tour des classes. J’aurais dû être traumatisé. Ça a été le déclencheur de ma vocation. D’un coup, les élèves me regardaient différemment. Je devenais rigolo à leurs yeux. Le dessin m’avait intégré. Je n’étais plus la fille manquée, qui ne joue pas au foot. De leur côté, mes parents me soutenaient et ma grand-mère me tirait les cartes, me prédisant un bel avenir. Cela me confortait dans mon choix. Puis, j’ai découvert Falbalas, de Jacques Becker. Ce film avec Micheline Presle montrait à travers une maison de couture des années 1940 la vie d’un couturier inspiré par ses mannequins. Dès lors, je voulais faire de la mode. Je voulais des mannequins qui m’inspirent. Rien à voir avec la célébrité, je trouvais le métier beau.

Cet épisode de l’école communale est-il annonciateur de votre rapport au public et aux institutions ?
Après ma famille, c’était effectivement mon premier public. C’est cette confiance gagnée qui me permettra plus tard de passer la frontière de la banlieue à Paris, d’Arcueil à Cardin.

Aujourd’hui encore, l’école semble arcboutée sur des modèles, filière scientifique pour les garçons, filière littéraire pour les filles…
C’est terrifiant. Même si des caractères rebelles s’entêteront, beaucoup rateront leur voie. À 14 ans, je voulais être dans la mode, couturier ou faire des costumes de théâtre. Mes parents avaient un peu peur. Ils m’encourageaient à continuer les études. Je pensais à de l’espagnol car j’étais assez bon et l’Espagne m’attirait. Cela m’aurait permis de gagner un peu d’argent en attendant. Heureusement, mes parents étaient ouverts d’esprit. Ils ont accepté quand les opportunités se sont présentés.

Ce milieu vous a-t-il permis d’éprouver votre passion ?
L’hiver, j’étais chez ma grand-mère. C’était plus chaud, plus joli aussi. Mes parents vivaient dans une HLM. C’est vrai que je me sentais complexé. Plutôt que « HLM Émile Raspail », je disais « Groupe Émile Raspail ». En face, il y avait une belle église du XVe siècle et un petit bar d’Arabes. C’était le début de l’immigration. J’avais fait une plaisanterie. Ma mère m’avait dit : « Qu’est-ce que tu fais, là ? » Sans m’en rendre compte, c’était légèrement raciste. Elle m’avait remis en place. Mes parents n’étaient pas très riches, mais à côté d’autres gens beaucoup plus fortunés, ils avaient des mentalités largement moins mesquines. Après avoir vu le film, Devine qui vient dîner ce soir ?, j’avais demandé : « Et si moi, je veux me marier avec une Noire ? » Ma mère m’avait répondu : « Si tu l’aimes, c’est très bien. » Des années plus tard, quand je me suis mis à vivre avec un garçon — je n’avais encore jamais parlé de mon homosexualité —, elle a eu la même réponse.

Vos parents vous donnent cet amour. En même temps, vous puisez votre imaginaire dans les Folies Bergère, un music-hall début XXe siècle. Aviez-vous besoin de sauter une génération pour vous affirmer ?
J’avais la fascination de ce qui était différent. Quand ma grand-mère recevait ses clientes, je fouillais. Les plumes, les aigrettes étaient sur de vieilles photos à elle. Je trouvais un corset. Elle m’apprenait qu’il fallait boire du vinaigre. On tirait une ficelle, et on avait la taille plus fine. C’était pour moi du cinéma. À partir d’un élément, je m’inventais une histoire.

Puisez-vous encore dans ce stock d’images ?
Je suis très ancré. Comme le buste de mes parfums, le corset fait partie des symboles Gaultier. Pour la marinière, ce n’est pas venu de Querelle de Brest. Je l’ai vu beaucoup plus tard. Mais je voyais d’autres films avec des marins que je trouvais très beaux. Il y avait aussi Les Incorruptibles avec Eliot Ness. Ces costumes me marquaient. Ils font partie de mon vocabulaire.

Une part importante de votre vocabulaire ?
Oui. Je dirais même une fidélité. Ce sont des bases sur lesquelles je brode ou débrode, sur lesquelles je coupe, taille, que j’asperge de cambouis. Mon éducation m’a ouvert aux mélanges, aux contrastes, aux contradictions, aux superpositions, jusqu’aux paradoxes. Ce n’est pas une découverte : l’enfance et l’adolescence sont déterminantes. On y découvre les rapports de ses parents. S’ils sont bien ensemble, s’ils vous reçoivent, s’ils vous rejettent. Même les phases de rébellion ne peuvent empêcher cela. On a beau vouloir piétiner son éducation, c’est notre ADN.

Et la musique ?
Même si je garde en mémoire la musique qu’écoutaient mes parents, elle reste chez moi un fond sonore. J’ai des souvenirs. C’est chez ma grand-mère que j’ai entendu pour la première fois les Rolling Stones. Le son sortait de la radio. Une sensation physique, presque érotique, comme un truc interdit dans cet endroit vieillot, très 1900.

Comment êtes-vous sorti d’Arcueil ?
Je ne connaissais personne. Un voisin était artiste peintre. Sa femme, illustratrice à L’Écho de la mode, avait vu mes croquis. J’avais 16 ans. Elle m’a proposé de lui dessiner des vêtements pour enfants. Je n’avais jamais appris. Je les habillais comme des petits adultes. Tout ce qui était autour de moi m’influençait, les fermetures-éclairs des cartables se retrouvaient sur des vêtements, les grands ressorts qui se dépliaient comme un pont, j’en faisais des bretelles de robe. Mes dessins étaient maladroits, mais il y avait des idées. Elle m’a encouragé. Cela a rassuré mes parents. Elle connaissait la première d’atelier chez Dior. Marc Bohan n’était pas intéressé. Mais il m’a conseillé d’envoyer mes croquis à d’autres couturiers. Je les ai tous contactés. J’ai d’abord eu une réponse de Saint Laurent : Mes couleurs n’étaient pas attractives. J’ai mis longtemps à comprendre la subtilité de sa remarque. Ce n’est pas qu’elles n’étaient pas joyeuses, mais elles étaient trop fortes pour la marque. Le jour de mes 18 ans, je reviens du lycée. Ma mère m’annonce : « Tu es attendu chez Cardin. » Nous y sommes allés ensemble, place Beauvau. Ma mère attendait en bas. Je ne me suis pas rendu compte s’il était grand ou petit, j’étais tétanisé. Et lui aimait mes couleurs. J’étais encore au lycée. Il m’a demandé si je pouvais travailler. En revoyant ces croquis, je me dis qu’il était vraiment courageux. C’était assez grossier. Je faisais des taches de rousseur aux filles, elles étaient orange. Pourtant, il m’a engagé, pour 500 anciens francs.

Ce qu’il a repéré, à travers les maladresses, c’est une patte ?
Oui, des idées. J’avais appris la mode en regardant des émissions sur la haute couture. Je volais même des magazines — ma mère ne lisait que L’Écho de la mode. Ces magazines expliquaient comment porter un vêtement autrement. Il n’y avait pas que le total look. Un tailleur pouvait se mélanger. Avec Cardin, j’ai pu assister à une collection de haute couture. J’ai eu la chance d’être avec lui pendant plusieurs essayages. Possédant beaucoup de licences, il nous faisait dessiner, dessiner, dessiner. Après le défilé, je pensais être en vacances. Je ne savais pas qu’il fallait demander au chef du personnel ! Je suis parti deux mois. En septembre, d’autres personnes avaient été embauchées. Arrivé en avril, j’ai dû repartir en novembre.

Est-ce là que vous décidez-vous de devenir « Jean Paul Gaultier » ?
Il y a eu un passage chez Jean Patou et une nouvelle collaboration avec Cardin aux Philippines. En revenant, j’ai fait la connaissance de Francis Menuge. Je voulais faire une collection. Lui, qui était extérieur à la mode, mais très talentueux dans son domaine, l’électronique, m’a donné l’impulsion. Je n’avais pas de plan de carrière. Même si je m’écrivais des articles sur moi (« Ma collection était très parisienne et il y avait 350 modèles »), je ne me voyais pas à la tête d’un empire. J’aurais pu travailler comme directeur artistique dans une maison de couture. Francis, lui, pensait qu’il fallait gagner son indépendance. Je me suis jeté à l’eau. La première étape s’est faite sans argent, naturellement. Je me finançais par les collections que je faisais en free lance.

Que vous apportaient-elles ?
Elles m’enrichissaient, au sens propre comme au sens figuré. Il n’y a jamais d’expérience négative. Je me souviens d’une boîte qui importait des vêtements d’Inde. Elle se trouvait en face du Louvre. Ils m’ont permis d’aller en Inde : choc des couleurs et des cultures. Il s’agissait de faire des jupes et des robes en se servant du savoir-faire local. Généralement, là-bas, on demandait des broderies à l’occidentale. Il me paraissait plus intéressant d’utiliser leur propre « folklore ». C’étaient des vêtements « low cost ». Mon rêve, c’était la « mode ». Je me rendais compte qu’il existait autre chose, pas même du prêt-à-porter : de la grande diffusion. J’ai fait ces jupes plissées Fortuny. Ça a marché. C’était à la fois folklorique et moderne.

Gainsbourg prétendait que la provocation reste le moyen de dire l’essentiel. C’est aussi le moyen de faire bouger les lignes. Introniser le « toy boy », un homme en jupe, dans vos premières collections, et plus tard créer des lignes de soin masculines, est-ce juste pour le geste ou pour formuler quelque chose de plus profond de la société ?
Notre métier consiste à transcrire des comportements, d’après des gestes, des regards, des mouvements. J’ai été élevé par des femmes. La société machiste était pour moi une injustice. C’était l’époque du Woman’s Lib. Je me rendais compte qu’il y avait des choses assez démentes concernant les écarts de salaire, la différence des sexes, les préjugés sur la beauté idiote. Certains mannequins étaient plus intelligentes que les « mâles » dirigeants ! Et l’histoire l’a rappelé : le pouvoir, ce sont les femmes ! Ce sont elles derrière les rois.

Sous une forme légère, la mode anticipe les mouvements de société. Quelles intuitions avez-vous aujourd’hui ?
Nous sommes dans une période de changements, avec des retours en arrière assez effrayants. À côté de combats très louables pour l’écologie, je vois des régressions. C’est le retour des intégrismes par rapport à l’avortement et à la religion. J’ai défendu une égalité sexuelle. Ce n’était pas pour provoquer. Je savais qu’Yves Saint Laurent — comme Cardin — avait pu faire scandale en habillant la femme en homme. Ce n’était pas pour faire parler de lui. Ça entrait en résonance. Quand j’ai habillé les hommes en jupe, c’est que le regard était encore différent. On parlait de la féminité de certains acteurs. Comme les femmes objets, il pouvait y avoir des hommes objets. Ma provocation se justifiait. Si l’homme est bon pour son pouvoir et son argent, pourquoi ne le serait-il pas pour son pouvoir de séduction ? Or, Marlon Brando, qu’est-ce que c’est d’autre ? Le physique est une manière de séduire. Pourquoi ça ne devrait pas être dit également pour un homme ?

Était-ce pour se faire le porte-voix de gens qui n’ont pas la parole ?
Il y a des minorités sexuelles, exclues comme les minorités issues de l’immigration. Je ne me prends pas pour un apôtre, mais j’ai été moi aussi rejeté. Je pars toujours d’un phénomène. Ce n’est jamais une élucubration ou un narcissisme déplacé. Je ressens une globalité. Quand je présente un bracelet en boîte de conserve, c’est pour dire que tout peut être beau. Tout dépend du regard. Pareil pour les mannequins. Je ne veux pas d’un type qui serait mon fantasme. Je recherche des particularités. Ce qui exprime au maximum. J’ai choisi Farida (Khelfa) alors qu’elle était à l’entrée du Palace, à une époque où les codes de chic et d’élégance du mannequin étaient à la suédoise. Une approche très « claustrophobisante ».

À plusieurs reprises, vous avez habillé des chanteuses, Sheila, Catherine Ringer, Madonna, Mylène Farmer ou Yvette Horner. Était-ce également une manière de lutter contre les préjugés en revisitant des formes prétendument légères ?
C’est quelque chose qu’on pense de certains vêtements. Or, le camionneur ou la casquette, c’est très élégant. Ça dépend de la personne qui les porte.

Le mauvais goût existe-t-il ?
La mode serait mal placée pour le dire. On encense ce qu’on a détesté. Cela part d’effets de saturation. On aime passionnément une chose, puis on veut l’inverse. C’est comme la nourriture. On peut même aller vers des saveurs qu’on a détestées. Tout dépend du contexte et de la manière dont on les présente.

Outre-Manche, vous avez présenté avec Antoine de Caunes l’émission Eurotrash, littéralement « l’Europe poubelle ». Volontairement, vous aviez un accent à couper au couteau. Au-delà de l’aspect rigolo, était-ce pour pointer une uniformisation du monde ? Aujourd’hui, toutes les capitales ont les mêmes rues commerçantes, avec les mêmes enseignes…
Le monde s’est américanisé. On s’est moqué du franglais de Jean-Claude Van Damme. Mais on est amenés à parler comme lui. Dans ce phénomène de mondialisation, qui permet de manière merveilleuse les échanges, il ne faut pas oublier les traditions. Il faut des traces. De même, on a tendance à tout aseptiser. Gommer la pipe de Monsieur Hulot sur l’affiche du film de Jacques Tati, c’est proprement scandaleux. Si le lait devient dangereux pour la santé, retouchera-t-on toutes les fresques représentant l’Enfant et la Vierge ? C’est bien de savoir d’où l’on vient. Ça n’empêche pas d’aimer. Je suis fier de mes origines, mais j’adore voyager aussi. Mais quand je me rends à Saint-Jean-de-Luz, où j’ai une maison, j’ai le plaisir d’aller dans un restaurant qui me rappelle les vacances de mon enfance. Ces deux femmes font encore du céleri rémoulade. À une époque, les brasseries en proposaient. Perpétuer le céleri rémoulade permet de redécouvrir des plaisirs qu’on a abandonnés. Et qu’on redécouvre. On allait en vacances à tel endroit, la vie nous a emmenés ailleurs, mais il est bon de pouvoir y revenir ! Parfois, c’est formidable. De manière plus concrète, il faut être conscient de ce qui s’exporte. En matière de cuisine, de cinéma et de mode, c’est ce qui est typique.

Face à l’intrusion des marques, certains parents prônent le retour à l’uniforme dans les écoles. Comme pour les téléphones portables, ils interféreraient dans la concentration et le développement de la personnalité de l’élève. Votre avis ?
Je défendrai toujours les mélanges. Ce qui me paraît grave, ce sont les réactions que ce genre d’interdiction suscite. Prenons à l’inverse l’exemple du voile. L’interdire, c’est inciter encore plus à le porter. Donc, pour moi, surtout pas de retour à l’uniforme ! Aujourd’hui, chacun est libre de porter ce qu’il veut. L’uniforme est une forme de renoncement. À Berlin Est avant la chute du Mur, je me souviens être allé dans un grand magasin. D’un coup, je n’avais plus de raison d’être. Ce que je faisais ne servait plus à rien. Et l’uniforme renvoie à beaucoup d’autres mauvais souvenirs. Quitte à y être contraint, autant défendre tous les uniformes, les costumes folkloriques de chaque pays et chaque région, le tout mélangé ! Les Alsaciennes avec leur magnifique tenue et les Africaines en boubou. Là, on communique.

Avec la multiplication des marques, induisant un gonflement exponentiel des coûts marketing, accéder au marché semble de plus en plus difficile. Est-on obligé d’atteindre une taille critique pour continuer à exister ?
Tout a décuplé, le nombre de marques de prêt-à-porter de créateurs, le nombre de vêtements, etc. Le monde s’agrandit. Les collections sont donc de plus en plus importantes. On arrive à une surproduction de vêtements alors que les gens en portent moins. Dans les années 1970, il y a eu un phénomène de rejet de la société de consommation. La crise y revient. Le vêtement n’a plus son statut. Seuls les gens très modestes se mettent encore sur leur 31 pour aller à la banque. On s’habille de manière plus simple, avec le moins cher. Sinon, on mélange le luxe avec du low cost. Dans les années 1960, période d’après-guerre, il fallait du flambant neuf. Neuf et moderne. C’était très courrègisant. Cela correspondait au renouveau de l’architecture et du design. Puis, il y a eu toutes ces périodes où on ne savait plus discerner le vrai du faux, l’ancien du neuf. Les jeans vintage, c’est du faux vieux ! Là, on est dans le paradoxe : c’est plus cher à faire !

N’y aurait-il pas une forme de luxe contemporain à s’inscrire dans le jetable : au lieu d’acheter un vêtement pour dix ans, en changer tous les mois ? L’argument de la durée ne semble plus valable. C’est le succès d’ailleurs d’H & M…
La consommation de masse nous entraîne dans un paroxysme. Il y a trop de tout : trop de magazines, trop de mode. Désormais, il y a la mode que la masse porte et celle qu’elle regarde. Les défilés sont devenus des spectacles. Une vitrine à rêves, à fantasmes. C’est joli, il y a de la musique, des jolies filles, c’est importable, mais c’est du spectacle. À un moment, il y a eu moins de défilés. Les journalistes se lassaient. Le public, non. Les défilés retransmis sur Paris-Première avaient une vraie audience. Mais qui achète ?

Lorsque vous habillez Madonna pour un spectacle, ces vêtements peuvent-ils «redescendre» dans le prêt-à-porter ?
Ce genre d’aller-retour m’inspire. Travailler avec Madonna, Mylène Farmer, Almodovar, Greenaway, Chopinot, Jeunet, Besson, Prejlocaj, soit pour la musique, le cinéma ou la danse, est très stimulant. J’entre dans des histoires. Il n’y a ni considération industrielle ni contrainte de mode. Bien sûr, ils veulent du Jean Paul Gaultier. Mais ce sont des rencontres qui permettent de mieux me comprendre, de me caméléoniser. Les collections d’après, en portent souvent l’influence.

Qu’augurent la fermeture de son vivant de la haute couture chez Yves Saint Laurent et les difficultés actuelles de la maison Christian Lacroix ?
Dans les années 1960, William Klein, avec son film Qui êtes-vous, Polly Maggoo ?, avait déjà annoncé la mort de la haute couture. Comme dans toutes les professions, le champ se restreint. Il y a des morts. Entre-temps, le prêt à porter de luxe est apparu. La haute couture aujourd’hui, ce sont les couturiers et les créateurs des années 1980, entrés en filiation. Mais je crois qu’il y aura toujours de la mode. C’est un besoin de reconnaissance visuelle, de revendication même. Avec un vêtement, on peut aussi mentir et se protéger contre les intempéries des changements climatiques. Il y aura toujours des vêtements pour se singulariser. Donc, je ne crois pas à l’uniforme ! Comment ce sera ? Pour être très honnête, nous sommes de faux prophètes. Nous n’avons qu’un an ou deux d’avance. Mais nous sommes à un moment charnière. Regardez l’état de l’industrie de la musique avec Internet. Alors, je ne vais pas faire de la science-fiction, en imaginant qu’un jour on se mettra nu devant un jet et une enveloppe de caoutchouc nous habillera pour la journée.

Mais est-il plus difficile de devenir un créateur de mode aujourd’hui ?
Je ne peux parler qu’à travers mon expérience. J’ai eu la chance de faire ce métier. Ce n’était pas pour l’argent ; je n’y pensais pas. Je savais juste que je pourrais vivre en assouvissant une passion. Plus je travaillais, plus j’étais heureux. Dans tous les domaines, il faut être passionné par le métier en lui-même. L’argent, c’est un autre métier. Comme la gloire. Si je suis connu et « célèbre » c’est presque malgré moi. Il y a eu une médiatisation à une époque où on cherchait des people. Avant, les couturiers n’étaient connus que par le milieu de la mode et la clientèle.

Une fondation peut-elle aider ?
Quand on a réalisé un rêve, il est légitime de vouloir faire part de son expérience. Je peux aider à trouver des solutions, des idées, peut-être par le biais de concours, de bourses, de stages. Une aide est toujours bienvenue. J’ai eu la chance que plusieurs personnes croient en moi. Je n’avais pas de diplômes. Peut-être peut-on aussi aider pour des écoles ? Des jeunes doivent avoir les mêmes peurs, des handicaps pires que les miens. Ils n’ont pas la chance d’avoir des parents compréhensifs. Pour un garçon, la mode est un métier difficile. Mannequin est le seul métier moins payé que la femme. Le jour où les hommes seront autant payés que les femmes, ce sera le signe que les mentalités auront évolué.

Propos recueillis par LP