Sofi Jeannin, Mezzo Soprano
ENTRETIEN
Sofi Jeannin dirige depuis mars 2008 la Maîtrise de Radio France. Chaque année, cette jeune mezzo-soprano suédoise accompagne 127 élèves d’école primaire, de collège et de lycée vers une professionnalisation du chant. Elle se partage entre le lycée Jean-de-La-Fontaine, à Paris, et l’école Olympe-de-Gouges, à Bondy. Mais cette chanteuse qui aimait trop la direction d’ensemble pour se consacrer à une carrière de soliste n’en a pas moins arrêté ses autres activités. D’avoir travaillé avec Paul Mac Cartney ou le Philharmonique de Berlin permet, selon elle, de pouvoir mesurer la différence entre le « bon » et l’« excellent » dès lors qu’elle y confronte ses élèves. C’est aussi un moyen de communiquer une passion. Car, pour cette fille d’informaticien et de professeur de langues révélée par l’école au classique, la Maîtrise est aussi un chemin de vie.
Vous êtes suédoise. Qu’est-ce qui vous a amené ici à venir diriger la Maîtrise de Radio France ?
J’ai enseigné en Angleterre, au Royal College of Music, où j’animais une pratique chorale pour de jeunes instrumentistes. À Londres, j’ai eu la chance d’intégrer les London Voices à la sortie de mes études. J’ai donc pu allier pratique vocale professionnelle et enseignement. C’est une chance de se produire au Festival de Lucerne, de jouer avec le Philharmonique de Berlin, ou de participer à plusieurs musiques de film de John Williams. D’ailleurs, dans La Guerre des étoiles, Le Seigneur des anneaux ou Harry Potter : les « ah ! » et les « ouh ! », c’est nous ! En parallèle, je suis devenue professeur d’enseignement artistique territorial au Conservatoire d’Evry où j’ai dirigé une classe de direction de chœurs. C’est tout naturellement que j’ai postulé au concours de recrutement du directeur musical de la Maîtrise de Radio France, et j’ai été très heureuse d’avoir été sélectionnée pour ce poste. Depuis longtemps, je rêvais d’un jour pouvoir m’investir plus pleinement dans une structure combinant l’artistique et le pédagogique.
Est-ce important d’avoir une pratique artistique en parallèle de l’enseignement ?
Je pense, oui. Il est important, dans un projet d’excellence, de savoir ce qu’est l’excellence. Modestement, j’ai eu la chance d’être inclue dans des projets de ce niveau. Cela permet de mesurer la différence qui existe entre le bon et l’excellent. À titre personnel, je pense que si je n’avais pas eu cette expérience artistique professionnelle, j’aurais sûrement éprouvé une difficulté d’adaptation devant de grands chefs internationaux. Nous les rencontrons avec la Maîtrise. Les enfants ne sont pas là parce qu’ils sont mignons. Ils sont là parce que Mahler a noté « chœurs d’enfants » sur la partition. Nous sommes dans des productions professionnelles avec l’obligation du résultat excellent.
Qu’y apprenez-vous que vous pourriez transmettre à vos élèves ?
Dans ma pratique personnelle, nous sommes toujours tenus de livrer un travail dans un temps imparti. Nous lisons à vue. Nous devons être efficaces et bons tout de suite. Pourtant, cette exigence s’atteint sans brutalité. J’aime beaucoup ce climat de travail. Il y a une notion de plaisir, de responsabilité et d’efficacité. Nous ne sommes pas dans la contrainte de la punition et de la faute qui n’est pour beaucoup d’élèves que la seule manière d’avancer. Je ne crois pas à la punition. Elle est affiliée à l’humiliation. Nous savons tous que des critiques constructives obtiennent plus de résultats et renforcent la confiance.
Et l’enseignement musical en France par rapport à l’Angleterre ?
En Angleterre, le chant est très développé. Cela vient en partie d’une tradition anglicane. Je me souviens avoir dirigé des ensembles de chant amateurs. Des chœurs mixtes. J’aime beaucoup. Ce sont des gens qui se retrouvent le soir après avoir fait complètement autre chose durant la journée. En France, c’est différent. L’enseignement s’est longtemps trop fait à travers une approche excessivement théorique. Certes, la musique s’écrit, se chiffre, mais il n’est jamais inutile d’éveiller le sensoriel. On souffre d’une déconnexion avec la tradition vocale. Je ne suis pas assez historienne, mais je constate qu’il y a eu une rupture avec la tradition populaire du folklore et la religion. En Suède, la culture des hymnes religieux est très présente ainsi qu’un héritage folklorique. Du coup, on chante dès l’enfance. Il y a pourtant en France un immense patrimoine de chansons. Les chants régionaux, ou plus récemment les drames de Piaf en chansons, c’est sublime. Et j’adore les voix des années 1950, qu’on reconnaissait tout de suite à la radio. Mais les gens ici n’ont plus l’habitude de chanter ensemble. On dit qu’en Angleterre, le folklore s’est beaucoup perdu avec les guerres, particulièrement la première. C’est grâce à la musique savante, grâce à des compositeurs comme Britten, qu’il a pu être redécouvert.
Comment avez-vous pris en mars 2008 la direction de la Maîtrise de Radio-France ?
Les choses étaient en place. Je me suis calée sur le fonctionnement. Il n’y avait aucune raison de tout changer, la Maîtrise est une institution qui existe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, c’est un système d’éducation musicale qui a fait ses preuves. Bondy (école Olympe-de-Gouges) en était à sa première année de fonctionnement. Il fallait juste poursuivre.
Avez-vous cependant apporté des changements ?
Ce qui change, c’est peut-être mon approche pédagogique, mais également certains choix de répertoire et ma personnalité musicale – propre à chaque chef. Voilà. Et la structure doit évoluer : à La Fontaine (lycée Jean-de-La-Fontaine, Paris 16e), j’ai créé un chœur de jeunes. Au moment de la mue, se pose généralement la question de chanter ou pas. Il y a la crainte d’une fragilité vocale pour les jeunes hommes. Je pense qu’on peut chanter, en surveillant bien. La poursuite d’une pratique vocale empêche la rupture avec l’activité musicale à la puberté, une période déjà si compliquée.
Y a-t-il un cahier des charges ?
Nous sommes une radio d’archives. Nous avons cette responsabilité de mémoire. Une des missions de la Maîtrise est donc de retrouver le lien avec la tradition, les chants des régions que nous apprenons à côté d’œuvres contemporaines. L’année dernière, par exemple, nous avons repris Les Chansons de bord (1954) d’Henri Dutilleux, ce qui remplit ces deux exigences du patrimoine et de la musique contemporaine. À travers ces chansons de marins, on apprend ce qu’est un matelot. C’est important d’avoir cela dans son répertoire personnel. C’est de l’histoire, ces chansons de métier. De mon côté, j’ai toujours aimé cet héritage musical. Les chansons de marin en français, je les connaissais. Mon grand-père était marin. Il les a apprises à mon père. Et moi, sans vraiment parler le français, je les connaissais. Ce sont les chansons « à virer », les chansons « à hisser », les chansons « de gaillard d’avant ». Les contes en musique, c’est aussi un formidable apprentissage mnémotechnique.
Si on peut apprendre l’histoire en chants, la musique offre-t-elle d’autres avantages ?
C’est un formidable vecteur de motivation pour l’enfant. Pour apprendre, c’est la matière qui doit être l’inspiration, plus que le professeur. Et la musique est une matière passionnante. Elle aide à développer le caractère. Elle exige de la rigueur. En même temps, c’est épanouissant. C’est une approche à la fois spontanée et recherchée. Pendant un long temps, l’enfant doit se concentrer. Puis, on produit une note. C’est déjà satisfaisant. Mais ensuite, il y a la musique et ce qu’elle produit en l’être humain… C’est faire vibrer.
Y a-t-il des différences entre les deux écoles qui accueillent la Maîtrise, le lycée Jean-de-La-Fontaine, qui est situé dans le 16e arrondissement de Paris, et l’école Olympe-de-Gouges, qui se trouve à Bondy dans un quartier classé en zone prioritaire ?
Bien sûr, à La Fontaine, on trouve des enfants du quartier, mais aussi des enfants de Seine-Saint-Denis, de province, qui vivent chez des famille d’accueil. Je ne sais donc pas s’il y a tant de différences avec Bondy… La différence tient peut-être à ce qu’ils sont plus jeunes à Bondy. Le CE1 et le CE2 sont des années extrêmement importantes. Elles correspondent à des périodes structurantes. C’est là qu’on apprend ses comportements. Peut-être aussi qu’à La Fontaine, plus d’élèves ont une pratique instrumentale en parallèle et ils auditionnent à leur propre initiative. À Bondy, il faut aller les chercher, même s’ils ont déjà fait preuve d’une petite pratique musicale en passant leur concours de recrutement qui est extrêmement compétitif.
La musique aide-t-elle à se canaliser ?
Oui. Travailler ensemble aide à renforcer l’image de soi. Cela amène à ne pas mal tourner. Je vois des enfants reprendre confiance en eux. Ils se soutiennent. À Bondy, c’est la première fois qu’on met en place un tel cursus dans un tel contexte socio-culturel. Pourtant, notre projet est musical en non social. Le projet se passe bien mais je me questionne tous les jours sur les méthodes et l’approche pédagogique. Les élèves sont jeunes, et j’ai parfois un sentiment d’échec en rentrant chez moi si je n’ai pas réussi à canaliser leur énergie. La musique aide à se canaliser, mais parfois elle ne suffit pas. Si un enfant souffre, la musique est thérapeutique, mais elle ne peut pas toujours résoudre les situations de la vie. Il y a aussi de petites victoires : par exemple, la semaine dernière, une mère est venue à un concert. Depuis deux ans que sa fille est là, elle n’était jamais venue. On n’arrêtait pas de lui proposer. On a vu à quel point sa fille était contente. Se concentrer sur un projet personnel, c’est un oasis. Et pour les parents aussi, cela fait du bien. Au dernier concert de Noël, on a vu l’attention du public se développer. Il y avait un silence dans la salle. C’était très impressionnant la manière dont les familles s’acclimataient au concert.
Quel est le rythme des concerts ?
Une trentaine par saison. Mais pour Bondy, où les élèves sont beaucoup plus jeunes, il n’y en a que trois ou quatre, au studio 104 de la Maison de la Radio, à la Salle André-Malraux de Bondy ou au musée d’Orsay pour la Fête de la musique. Le système maîtrisien est assez récent. Il date de 1946. Ce système de mi-temps pédagogique avec comme axe principal le chœur amène à prendre conscience que la musique est importante dans le développement personnel. Cependant, on laisse le temps d’apprendre dans de bonnes conditions. C’est à cela que servent les premières années, prendre conscience de la façon d’être sur scène, à quelle distance on se trouve de l’orchestre et du chef. Au lieu de s’engouffrer dans un cycle professionnel de concerts et d’enregistrements, c’est une façon douce de commencer.
Quel est votre programme de la saison ?
Le programme est très varié : nous participons aux grandes œuvres du répertoire symphoniques avec les orchestres de la radio (Orchestre National de France et Orchestre Philharmonique de Radio France). Cette année par exemple nous abordons la Troisième Symphonie de Mahler. Nous avons également une série de concerts, où nous proposons de la musique baroque (Bach, Haydn, Zelenka…), de la musique romantique (Brahms, Schumann…), mais aussi de la musique contemporaine et plusieurs créations. On propose également des projets de mise en espace et de mise en scène comme les contes musicaux. Cette année, ce sont les Fables de La Fontaine. Pour la saison 2010 / 2011, nous avons deux créations contemporaines, La Rage de Néré de Roland Auzet avec André Wilms comme récitant, et L’Atelier du nouveau monde, une création de Julien Joubert, que nous présenterons au théâtre Silvia-Monfort. D’autre part, cet été, j’organise un échange avec la Maîtrise de Stockholm, un échange que j’aimerais reconduire tous les ans.
Qui prend en charge, dans ces cas-là ?
La Maîtrise à travers des partenariats locaux. Comme pour les partitions qui sont prêtées, ce ne sont jamais les familles qui paient. La formation a toujours été gratuite. La Maîtrise est une des quatre formations de la Maison de la Radio. Elle est à ce titre aussi considérée comme telle.
De quels moyens aimeriez-vous disposer ?
Ce que j’aimerais, c’est que ce type de structure puisse se généraliser dans l’enseignement. La Maîtrise de Stockholm compte 1 100 élèves. Notre vocation, c’est de diffuser des œuvres à la radio. Peut-être que cela essaimera… J’aimerais aussi emmener mes élèves dans plus de voyages, partir plus ensemble, faire plus de stages.
Qu’est-ce qui vous motive chaque matin ?
Travailler avec des enfants, c’est d’être entouré d’enthousiasme, et libéré du cynisme. Cela me motive. Je sais que les enfants sont motivés. Ils prennent la musique très au sérieux. Chaque jour, on vit des moments forts. Aujourd’hui, à Bondy, cinq enfants se bagarraient dans la cour avant le chœur et les enfants étaient turbulents en général. En revenant à La Fontaine, j’étais éreintée, je leur ai demandé de la patience. Ils ont fait des efforts, ils ont compris qu’on a le droit d’être fatigué. Nous participons à une petite part de leur évolution. Ça, c’est motivant. Et puis, nous avons la chance de faire de la vraie belle musique. Même quand je suis inquiète pour certaines personnes ou quand je ressens un stress plus important, ils me font rire tous les jours.
Et vous, comment êtes-vous venue à la musique ?
Mes parents, même s’ils étaient mélomanes, n’écoutaient pas de musique classique. Ils écoutaient du jazz, les Doors, Joni Mitchell, Bob Dylan, la musique des années 1960. Mais, avec ma grande sœur qui est devenue peintre, nous avons toujours pu suivre une pratique artistique. Moi, c’est un professeur qui m’a donné goût à la musique classique. En dehors de l’école, je faisais du piano et je chantais. Mais j’ai eu un réel déclic à 7 ans lors d’une sortie organisée par l’école à l’opéra de Stockholm. Nous avons pu voir Giselle ; et j’ai été bouleversée. Aujourd’hui, je réalise à quel point c’est crucial que les arts soient accessibles. Et dans la commune où je vivais, c’était le cas. Puis, j’ai déménagé dans une petite ville de mineurs avec de grandes forêts à l’ouest de Stockholm. Il y avait un magasin de musique avec trois vinyles de classique. Je les ai achetés tous les trois. Je participais à un chœur, des chansons de Simon and Garfunkel très mal arrangées. Mais je rêvais de chanter les Cantates de Bach ! Après le bac, j’ai suivi une formation en musicologie et une formation en direction de chœurs, spécialisation à Londres. À 19 ans, j’avais déjà dirigé un chœur et je commençais à remplacer un professeur de musique. J’ai réalisé que l’enseignement, et le fait de travailler avec un collectif me venait très naturellement.


