Entretien

Créée en 2001, Sésamath est une association qui diffuse sur Internet des documents d’enseignement des mathématiques, utiles aux élèves comme aux professeurs. Tous les documents mis en ligne, ainsi que tous les logiciels proposés, sont gratuits et libres, ce qui permet de les retravailler au sein de projets collaboratifs. Il s’agit donc là d’une démarche classique dans le monde du logiciel libre. Ayant pour devise « les mathématiques pour tous », Sésamath ne cherche en outre pas à former de futurs « cracks » dans une perspective élitiste mais à réconcilier le maximum d’élèves avec les mathématiques. Présentation du projet par Jean-Philippe Vanroyen, président de l’association, par ailleurs professeur de mathématiques au lycée Baggio, à Lille.


Comment est née l’association Sésamath ?

Elle est née en 2001. L’idée de départ était de fusionner différents sites, créés par ceux qui sont dès lors devenus les membres fondateurs de Sésamath. Parfois, ces gens se connaissaient déjà, soit parce qu’ils venaient du même établissement, soit parce qu’ils menaient des activités proches sur Internet. Par exemple, à l’époque, un des sites en question était Mathadoc.


Étiez-vous là au départ du projet ?

J’ai rejoint l’association en 2003. Avant de rejoindre l’équipe de Sésamath en tant que programmeur, j’étais secrétaire de l’association Lillimath, qui développait un logiciel assez connu et utilisé. Je suis agrégé de mathématiques. Parallèlement à mon activité de professeur, j’ai eu la chance de pouvoir intervenir également à des niveaux très différents dans le cadre de la formation continue ou dans le cadre de vacations.


Comment Sésamath a-t-elle évolué ?

Au départ, nous avions un site qui proposait essentiellement des documents à télécharger ; c’était un centre de ressources où les enseignants déposaient leurs travaux. Il y avait très peu d’animations, très peu de logiciels proposés, car la technologie était moins évoluée à l’époque (Flash et Javascript étaient alors naissantes). C’était donc essentiellement une base documentaire. L’idée de développer des logiciels est venue plus tard. Sésamath s’est inspirée des logiciels qui existaient sur le marché ou dans le monde associatif, par exemple l’exerciseur payant SMAO ou encore le logiciel gratuit Lilimath. Il fallait installer ces logiciels sur le disque dur à partir de disquettes ou d’un CD-ROM. Dans ces exerciseurs, les élèves sont confrontés à des exercices très ciblés ; ce sont rarement des problèmes de recherche (encore que les choses ont beaucoup évolué depuis avec notre logiciel Labomep). Il s’agit davantage de tester une technique, une connaissance directe. Les membres de Sésamath ont eu la même idée mais en utilisant une technologie différente : la technologie Flash. Aujourd’hui, tout le monde la connaît, mais à l’époque elle était très innovante car elle était simple d’utilisation et elle permettait la programmation d’exercices interactifs en ligne. L’élève se connecte et effectue des exercices, sans qu’il soit nécessaire de faire des installations ou des mises à jour. Encore une fois, cela a l’air simple aujourd’hui, mais il y a dix ans, c’était révolutionnaire.


Et où en êtes-vous aujourd’hui ?

L’association a acquis une réelle visibilité puisque nous avons enregistré 13 millions de visites en 2009, dont 600 000 pour le seul projet Mathenpoche, consacré aux exercices interactifs, et 80 millions de requêtes à notre serveur. Lorsque vous arrivez sur notre site, vous pouvez voir la vingtaine de projets portés par l’association : des forums de discussion aux manuels scolaires, en passant par les exercices d’entraînement ou la conception de cours en ligne. La plupart des projets sont développés exclusivement par Sésamath, d’autres ont rejoint notre page d’accueil dans le cadre d’un partenariat.


Pourquoi y a-t-il eu ce besoin de ressources nouvelles alors que les élèves avaient déjà des cours à leur disposition ? Et en quoi l’outil informatique amenait-il un plus ?

Par exemple, l’exerciseur, qui est relativement nouveau, a été rendu possible grâce à l’informatique. Quand vous emmenez des élèves dans une salle informatique pendant une heure, tous les quinze jours ou toutes les trois semaines, vous remarquez qu’ils apprécient ; ils s’impliquent. Ainsi, la demande est forte. Et comme côté professeur, nous estimons que cela leur apporte quelque chose, cette ressource nouvelle peut devenir rapidement incontournable.


Cela donne-t-il goût aux mathématiques ?

Lorsque j’ai commencé à travailler, j’étais dans un établissement en zone sensible à Roubaix. Le vendredi, j’allais avec les gamins en salle informatique afin de travailler sur des exerciseurs. Cela redonne-t-il goût aux maths ? Cela y participe, en tout cas. Cela en réconcilie même certains avec la matière. Et lorsqu’on voit des élèves qui vont sur Mathenpoche de chez eux, de leur propre chef, pour s’entraîner, on peut penser que cela donne goût à certaines mathématiques (il s’agit souvent d’exerciseurs). Et je continue à emmener mes élèves en salle informatique pour travailler sur des notions et problèmes qui nécessitent l’utilisation de logiciels particuliers. Je n’ai jamais douté de ces activités. J’en vois davantage l’utilité chaque année.


Mais ces élèves, n’ont-ils pas déjà une appétence pour les mathématiques ?

Non, pour la majorité, je ne crois pas. Au contraire, même. L’exerciseur tel qu’il est développé dans Mathenpoche est populaire. On reçoit de nombreux messages de félicitations, écrits dans le langage des élèves. On se rend bien compte qu’ils en ont besoin. Quelque part, c’est une réconciliation, qui va dans le sens de notre devise (« les mathématiques pour tous »). Ça n’a l’air de rien, mais c’est fondamental. Les maths sont trop souvent vues comme un outil discriminant, qui permet de sélectionner les élèves. Il est sûr que certains vont travailler énormément les maths car ils savent que cela va leur permettre d’accéder à telle ou telle formation, en particulier les écoles d’ingénieur. Mais ce n’est pas seulement cela que nous visons avec Sésamath. Nous recherchons à toucher le socle le plus large possible. Les maths s’adressent à tous car elles sont utiles dans la vie.


À quoi ?

Les calculs, les pourcentages, les multiplications, la logique, etc., sont utiles en soi comme le sont l’histoire, une langue étrangère, etc. Lorsque vous souscrivez un crédit immobilier, si un pourcentage n’a aucun sens pour vous, vous ne pourrez pas comprendre l’explication éventuelle de votre banquier. Il y a tout ce qui relève du calcul mental aussi, les ordres de grandeur : si on s’intéresse un minimum aux étoiles, au soleil, il y a des notions de distance, de vitesse. Il y a aussi la notion de raisonnement, logique, rigueur. On peut multiplier à l’infini ces exemples… Tout le monde n’a peut-être pas l’esprit mathématique, mais c’est comme tout, il se travaille, il se développe.


Y a-t-il un profil de matheux ?

La question n’est pas avant tout d’être très bon en maths. Il s’agit davantage d’apprentissage et de progression personnelle. Si l’on veut progresser, en général, il faut travailler. Ce qui compte surtout c’est le progrès, car c’est le progrès personnel qui est motivant.


Quid de la population qui s’intéresse aux mathématiques ? Y a-t-il plus de garçons comment on l’entend souvent dire ?

Effectivement, j’avais lu dans une étude que les filles étaient moins attirées que les garçons par ce genre de compétition assez « masculine ». Il est clair que les facteurs sociaux jouent une rôle déterminant. On note toutefois une évolution positive. En tout cas, nous n’avons noté aucune différence entre un garçon et une fille en ce qui concerne leurs scores dans les activités que nous proposons. Nous ne nous situons pas là. Notre souci est davantage un souci d’instruction publique, plutôt que celui du gain d’une compétition, même si celle-ci est dans une certaine mesure saine et nécessaire.


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Tout est-il absolument gratuit ?

Sur notre site, oui. Après, des éditeurs proposent des supports papier payants, que l’on peut commander en ligne. Nous recevons alors des royalties. Notez que les manuels sont proposés à un prix nettement inférieur au prix moyen du marché. Mais pour tout ce que nous proposons sur papier, il existe toujours le pendant électronique gratuit.


Vous nous avez indiqué que vous laissiez le code source de vos documents disponible, afin que n’importe qui puisse les retravailler. Exercez-vous un contrôle sur le contenu, un peu à la manière de Wikipédia ?

Cela dépend. Quand nous travaillons sur le nouveau manuel de 5ème, en amont, il y a une vérification qui est totale. Nous travaillons en équipe et mettons en œuvre un travail collaboratif. Cela donne un produit qui, finalisé, est libre, avec éventuellement un support physique payant. Mais si par exemple d’autres pays veulent s’approprier ces ressources, nous n’avons plus de droit de regard. Ils font ce qu’ils veulent. C’est le principe de la ressource libre. Toutefois, ces personnes, en général, nous contactent et nous demandent notre accord pour la réappropriation des ressources. Ils nous demandent souvent alors conseil. Par exemple, le Sésamath qui est né en début d’année en Suisse. Il y a eu une volonté de leur part. Ce n’est pas nous qui les avons sollicités. Mais il n’y a pas que la réappropriation de la ressource qui est en jeu , il y a également le partage de la compétence et des principes.


Existe-t-il des classes qui utilisent exclusivement les supports Sésamath ?

Il y a des professeurs qui n’utilisent que les ressources de Sésamath comme certains n’utilisent que le manuel Hachette par exemple. Et certains utilisent les deux, puisqu’il n’y a pas de surcoût. Être gratuit et libre, cela favorise la diversité… Mais il n’y a pas que le choix économique ou pédagogique, il y a aussi des idées. Notre association défend des idées, partage des ressources libres et gratuites, intelligence collective, travail collaboratif… Et certains professeurs et parents d’élèves nous soutiennent car ils se reconnaissent dans ces idées. Dans une large mesure, Sésamath œuvre dans une démarche de solidarité numérique depuis plusieurs années. Nous avons rédigé une profession de foi, publiée sur notre site, qui précise ces valeurs.


Qui participe à l’élaboration du site ?

Dans Sésamath, tout est collaboratif, y compris les décisions politiques. Il y a quelques professeurs en retraite, des universitaires, essentiellement dans les mathématiques. Mais finalement l’équipe est peu nombreuse : nous ne sommes que 75 membres, comparativement aux 45 000 professeurs de mathématiques que compte la France… Mais des enseignants non membres de l’association peuvent participer à l’élaboration de certaines de nos ressources comme les manuels par exemple. Alors, qu’est-ce que le travail collaboratif ? Ce sont par exemple des enseignants qui se regroupent grâce à Internet pour écrire un chapitre. Il y a des membres qui supervisent, animent, d’autres qui créent des ressources, d’autres encore qui relisent, certains même qui font les trois… Tout le monde peut être animateur s’il le désire (responsable d’un chapitre par exemple), mais c’est difficile, il faut le reconnaître. C’est un travail qui demande beaucoup d’énergie et de persévérance : relancer les membres de l’équipe pour qu’ils écrivent, qu’ils acceptent de relire… Parfois, il est plus rapide de le faire soi-même, et c’est là qu’est le piège. Il faut parfois savoir perdre du temps afin de faire fonctionner le travail collaboratif. Ce n’est pas rationnel au départ.


C’est un travail de fourmi…

Si on est dans un discours d’optimisation des coûts, un travail purement collaboratif ne marche pas, car c’est extrêmement coûteux en termes humains. C’est un travail de longue haleine, il faut être extrêmement patient. Vu de l’extérieur, ça paraît facile comme un aviron qui glisse rapidement et sans difficulté apparente sur l’eau. Mais c’est difficile ; c’est un travail de chaque jour où il ne faut rien lâcher. Nous assemblons le tout, brique après brique, ressource après ressource. Parfois, une équipe qui travaille sur un projet se réunit un week-end afin de travailler… C’est également l’occasion de se retrouver d’une manière conviviale, manger, faire un petit peu la fête et surtout se rencontrer physiquement. À la fin, nous arrivons à construire un manuel. La récompense est à la mesure des efforts fournis : un travail formidablement gratifiant pour toute l’équipe. C’est ce qui motive les participants à un tel projet ! En outre, cela a du sens. Les valeurs défendues pas l’association sont partagées par d’autres. Sortir un peu de cette société très marchande, même si elle est nécessaire, peut faire beaucoup de bien.


Cela apporte donc autant que cela coûte…

Oui, car vous avez la reconnaissance des pairs. On sait bien que lorsque la reconnaissance des collègues fait défaut, le travail peut devenir très difficile. C’est une reconnaissance extrêmement motivante. Pour cela, en plus d’adhérer aux valeurs défendues par l’association, certains sont prêts à retrousser leurs manches et à se lancer tête baissée dans une aventure collaborative.


Demandez-vous un engagement minimum ?

Non, ce n’est pas possible. Un collègue peut se contenter de ne participer qu’à une seule ressource. Mais dans les faits, la plupart du temps, l’engagement des collègues est conséquent.


Est-ce que vous promouvez les jeux mathématiques ?

Pas vraiment. Mais nous sommes en discussion avec l’association Ludimaths, qui est basée sur Lille, et nous réfléchissons à des partenariats possibles. Toutefois, dans Kidimath (espace réservé aux élèves), on trouve quelques jeux mathématiques.


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Récemment, on a parlé de fermeture de classes lors de l’épidémie de grippe A. Vous devez avoir tout votre rôle à jouer dans ces cas-là ?

Oui, à ce moment, on a pu voir des reportages à la télévision, et constaté plusieurs fois que les élèves travaillaient sur l’exerciseur Mathenpoche. Ce qui confirme que nos ressources sont très utilisées. Logique : elles sont extrêmement accessibles… libres, gratuites et en ligne ! De plus, grâce à notre logiciel Mathenpoche Réseau (désormais Labomep), le professeur peut programmer des séances de travail pour l’élève à son domicile.


C’est-à-dire que la présence physique du professeur n’est plus indispensable ?

Je n’ai pas dit ça ! Il s’agit évidemment de situations exceptionnelles et très particulières. D’une manière générale, ce sont des questions évidemment délicates. Pour ma part, je pense que le professeur est indispensable. On n’en est pas encore à réfléchir à une plateforme permettant au professeur et/ou à l’élève de rester chez lui !


Est-ce que cela pourrait arriver ?

Nous n’avons pas du tout réfléchi à cela. Espérons que cela n’arrive jamais. Chaque innovation a ses revers ; il faut donc rester vigilant. L’immersion en milieu scolaire me semble fondamentale. La scolarité ne se réduit en effet pas à apprendre des notions : elle inclut aussi l’apprentissage de règles de vie, la découverte du goût de l’effort, l’apprentissage du respect et de l’écoute du professeur…


Autre cas particulier : les enfants hospitalisés. Avez-vous des partenariats avec des associations type L’enfant@l’hôpital ?

Tout à fait, nous avons fait de nombreux dons : manuels, cahiers et CD-Rom.


Quelles sont vos sources de revenus ?

À 95 %, nos manuels en version papier. À cela s’ajoutent quelques sources de revenus ponctuelles, essentiellement quelques subventions que nous recevons de deux ou trois Conseils généraux, ainsi que quelques dons. Ces revenus permettent à l’association d’avoir quelques salariés, payés sur le principe de la compensation de salaires (c’est-à-dire qu’ils perçoivent autant que s’ils étaient restés professeurs à temps plein). Je précise que tous nos comptes sont en ligne sur notre site.


Que représentent les ventes papier de Sésamath ?

Depuis 2006, 400 000 manuels ont été vendus au total. Au début, les professionnels ne croyaient pas en la viabilité de notre modèle : ressources libres et gratuites, support papier vendus par l’éditeur avec royalties pour l’association. Or le premier manuel s’est vendu à 80 000 exemplaires…


Avez-vous été approchés ?

Oui, par deux grandes maisons d’édition, mais cela n’a pas abouti à quelque chose de concret.


Dans les valeurs que vous défendez, y a-t-il une certaine idée de la pédagogie ?

Non, nous nous y refusons. Cette pédagogie est plutôt le fruit, le résultat du travail collaboratif. Certaines personnes ont critiqué notre position, mais nous sommes très clairs sur ce point ainsi que l’attestent ces lignes de notre profession de foi : « Sésamath prône une confrontation respectueuse et productive des différentes méthodes pédagogiques, sans favoriser l’une ou l’autre en particulier. Chacun reste libre de ses convictions, mais il est demandé aux membres de l’association de proscrire tout dogmatisme. Sésamath ne cherche pas à élaborer une didactique de l’enseignement des mathématiques. »