Le Samu social embarque Carla Bruni-Sarkozy pour une maraude. Retour sur une nuit dans Paris.

« Si jamais vous rencontrez cette personne cette nuit, vous la mettez à l’abri. » Nous sommes un soir d’hiver à Ivry-sur-Seine. Au centre d’appels du Samu social (le 115), les « maraudiers » du soir effectuent leur débriefing quotidien avant la tournée qui s’étalera de 20 heures à cinq heures du matin, comme les 364 autres jours de l’année. On les reconnaît au bleu de leur coupe-vent. Autour de longues tables en équerre, comme à un conseil de classe, il y a des infirmiers, des travailleurs sociaux, des Samaritains (bénévoles) et des représentants de l’Ordre de Malte. Pas une parole n’empiète sur l’autre. On prend des notes. Nous sommes au début de l’hiver. Jusqu’à trente véhicules du Samu social circuleront. Mais on sait que c’est au printemps et en été que la rue compte le plus de morts. « On ne peut traiter l’exclusion sous la forme d’une crise hivernale, rappelle Xavier Emmanuelli, fondateur du Samu social. Un peu ironiquement, j’ai l’habitude de dire : C’est lorsqu’on partage enfin quelque chose avec les autres qu’on partage la sensation désagréable du froid. »

Xavier Emmanuelli, avec Stefania Parigi, directrice générale du Samu social, et Thomas Marie, directeur des opérations, viennent d’organiser une visite du centre d’Ivry. Il y a trois ans, c’est là que le 115 a déménagé. Pendant deux ans, le système informatique de téléphonie avait été réorganisé autour de l’« usager », afin de perdre le moins de temps possible. « Il faut qu’on puisse tout de suite reprendre la conversation là où on l’a laissée, explique Thomas Marie. Cela évite à l’usager de raconter toujours son histoire. »

Séparés par des cloisons à mi-hauteur du plafond, vingt-neuf « écoutants », des femmes surtout, orientent les usagers dans un open-space ressemblant de loin à un espace de télé-marketing. Casque sur les oreilles, les écoutants notent sur leur clavier les urgences de vies par bribes. « C’est de l’apprivoisement, mais il faut trouver la bonne personne pour résoudre chaque cas », dit Stefania Parigi. Autre difficulté : les trois minutes pour identifier les 195 langues qui se présentent. « Il y a 3 000 appels par jour, explique Xavier Emmanuelli. Pour 50 %, un seul appel suffit. Pour 30 %, ce sont trois ou quatre appels. Et pour les 20 % restants, le Samu est la seule solution. »

Le fondateur du Samu social regarde le chemin parcouru. En 1993, le médecin à Nanterre, cofondateur de Médecins sans frontières et futur secrétaire d’État chargé de l’humanitaire, crée le Samu social en lien avec le Samu médical : aller plus vers les gens pour leur offrir une aide et un soutien psycho-social quand la mendicité est encore un délit. Étonnant de voir à quel point ils connaissent leurs « usagers ». Carla Bruni-Sarkozy, venue ce lundi 9 novembre, évoque un sans-abri près de chez elle. Elle connaît son âge, son prénom. Il lui a parlé musique. Quelques minutes après, l’équipe du 115 l’a retrouvé sur sa base de données. C’est la même personne de 48 ans dans la même rue.

Xavier Emmanuelli dit souvent que « l’exclusion est devant nous ». « Il faut que nos institutions, nos administrations, nos systèmes de santé s’adaptent. Avec le développement des villes, c’est voué à nous accompagner durablement. » Il explique aussi que dans « les sociétés anciennes, rurales, paysannes, même si les gens sont pauvres, il y a une solidarité implicite. On aide les gens. C’est comme ça. En ville, le lien est coupé. Et quand on ne connaît personne, on est à l’abandon. » En seize ans d’activités, le Samu social a noté l’augmentation de gens ayant des problèmes psychiatriques, tout comme l’arrivée des femmes, des migrants de l’Est, des jeunes en errance et des travailleurs pauvres.

La maraude suit son parcours qui l’amènera dans quelques heures à l’hôpital Esquirol, à Saint Maurice : halte rue Tolbiac, place Nationale, rue Regnault, place Félix Éboué, rue de Reuilly… On sort du camion. L’équipe du Samu s’approche des sacs de couchage sur les trottoirs, distribue une boisson chaude et un bol de pâtes. Besoin de parler, beaucoup. Cela se fait presque dans le murmure. Carla Bruni-Sarkozy, avec son coupe-vent et une casquette, est là. Elle discute, mais écoute et observe surtout. De toute manière, c’est Xavier Emmanuelli qu’on reconnaît ce soir. Rue Tolbiac, un homme avec une casquette voulant donner de la joie dit : « C’est mon papa. » Il a envie de rire, comme de vider son sac et de serrer une main. Les mains, c’est ce qui revient avec la parole. À Esquirol, où sont installés seize lits-infirmiers, un autre homme, Jacques, aux 60 ans ou 50 ans ravagés, nous montre sa chambre, serre à chacun la main, fier comme un gosse. Avec ses autres « colocataires », il a dessiné des fresques dans les couloirs de l’hôpital. Ce sont les couleurs que la rue n’offre plus. « Qu’elles s’expriment dans une gentillesse, une sympathie ou une certaine violence, on sent des personnes profondément fracturées, dit Carla Bruni. Elles ont été brisées. Il y a le besoin de recréer des habitudes comme il y a le besoin d’abri lié à la fragilité psychologique. »