Après l’Inde, en 2009, c’est le continent africain qui est à l’honneur, cette année, de la Fête nationale du 14-Juillet. Pour commémorer le cinquantenaire de leur accession à l’indépendance, treize États d’Afrique subsaharienne ont été invités à descendre les Champs-Élysées : une unité de l’armée de chaque pays concerné a participé au défilé ouvert quelques instants plus tôt, à 10 heures, par le président de la République française. Le défilé de terre était accompagné, rituellement, d’un défilé aérien, ouvert par les neuf Alphajet de la Patrouille de France, conduite par le commandant Virginie Guyot et dont Carla Bruni-Sarkozy est la marraine.

Virginie Guyot, Première femme à prendre le commandement de la Patrouille de France (2009). Rencontre avec Carla Bruni-Sarkozy, marraine de la Patrouille, lors d’une démonstration de vol à Salon-de-Provence (avril 2010)
Le commandant Virginie Guyot n’est pas la première femme pilote de chasse, mais elle est la première femme au monde à prendre le commandement d’une patrouille nationale. « Leader de la Patrouille de France », Virginie voit juste dans cette nomination (25 novembre 2009) la récompense d’une passion déclarée depuis l’enfance. Retour sur un parcours atypique.
Vous intégrez l’Ecole de l’air en 1997, à l’âge de 20 ans. Pilote de chasse, c’est un rêve de petite fille ?
J’ai eu le déclic à 12 ans. Mon père, qui était officier dans l’armée de terre, était un fan d’aéronautique. Il m’emmenait dans des meetings aériens. Après un baptême de l’air à bord d’un petit avion à hélice, j’ai voulu devenir pilote d’hélicoptère. Pour moi, c’était magique, c’est un engin qui peut voler très bas, se poser n’importe où, dans les champs, pour sauver des vies. Finalement, après une visite médicale, j’ai constaté que c’était plus difficile que je ne le pensais. Donc, après un bac scientifique et avoir fait maths sup’ et maths spé, j’ai passé le concours d’officier de carrière dans l’armée de l’air et je suis devenue pilote de chasse. C’est une vocation qui m’est venue tardivement, car c’est un métier qu’on pense souvent inaccessible.
Surtout quand on est une femme ?
Tout le monde imagine l’armée remplie de machos. C’est faux. L’armée de l’air est une des armées les plus jeunes (elle n’a que 75 ans), c’est une des plus féminisée aussi. Nous sommes environ 18 %. L’esprit y est très ouvert. On est jugé sur ses compétences. Et à compétences égales, les femmes sont payées comme les hommes. Dans la société civile, on sait à quel point c’est rare… Mes copines qui travaillent en entreprise se heurtent à beaucoup plus de machisme que moi…
Votre vie de femme, justement ?
Piloter des avions de chasse, qu’on soit homme ou femme, requiert un grand nombre de qualifications. C’est vrai que j’ai volontairement attendu de passer la plus haute, celle de chef de patrouille, pour avoir mon premier enfant. C’était un peu calculé et j’ai eu de la chance que ça marche… Mais j’étais obligée pour intégrer la Patrouille. C’est la seule contrainte que j’ai connue en tant que femme.
Quel est le programme d’une journée type à la Patrouille de France ?
Les journées commencent à 8 heures et se terminent vers 18h30. Cela compte deux, trois vols parfois, entrecoupés de briefings, débriefings, d’entraînements sportifs avec tout juste une pause casse-croûte, et le temps de faire un peu de paperasse aussi…

Pourquoi cela nécessite-t-il autant d’entraînement ?
Parce que c’est difficile, techniquement. Il y a des figures, des croisements, de la voltige à très basse altitude. Il faut pouvoir les réaliser et seul l’entraînement de tous les pilotes permet de réaliser ces enchaînements en formation serrée.
À quoi sert la Patrouille de France ?
C’est comme si vous me demandiez à quoi sert le drapeau français. La Patrouille de France est une ambassadrice, tout comme la première dame de France qui nous a fait l’honneur d’accepter de devenir notre marraine. Nous représentons la France, en symbolisant une technicité et un savoir-faire. Nous mettons des métiers en valeur, et le professionnalisme de ceux qui les exercent. Quand un avion tombe en panne par exemple, nos mécaniciens peuvent passer la nuit à le dépanner en vue d’assurer la mission du lendemain. C’est aussi l’aéronautique française que nous mettons en avant. Nous avons réalisé par exemple une tournée internationale en 2009. En deux mois, nous avons parcouru 50 000 km en 40 étapes, et nous étions à l’heure à chaque rendez-vous. Une prouesse qui montre la fiabilité du matériel français, et l’engagement des militaires à assurer leurs missions. À l’étranger, nous représentons également la France par le biais des fumigènes bleu, blanc rouges.
Éprouve-t-on du plaisir à voler ?
En démonstration, nous volons entre 500 et 900 km/h et subissons de fortes accélérations. Nous sommes à deux trois mètres les uns des autres, ce qui exige une extrême concentration ; c’est éprouvant. Il faut avoir un goût de l’effort, ne pas compter. Au début, comme pour tout métier, en escadron, le plaisir est effectivement minime. Même si le premier vol est quelque chose, il faut se familiariser… Mais avec l’expérience, le recul, ça vient, ce ne sont parfois que quelques secondes, très furtives, car on ne peut jamais se laisser complètement aller. A la Patrouille de France, il faut de la concentration. La moindre erreur peut être fatidique pour les gens à côté. Le plaisir, on le prend après, ou quand on met les pleins gaz au moment de décoller.
Quels sont les souvenirs qui vous ont marquée à la Patrouille ?
Il y a déjà le premier vol en patrouille qui demeure un grand moment. Puis plusieurs étapes, la première boucle à 8, et également cette tournée que l’on a effectuée l’année dernière. Nous sommes allés de Salon-de-Provence à Santiago du Chili, en passant par Moscou tout d’abord, puis par la route du Nord, l’Islande, le Groenland. Nous avons passé l’Equateur, ou survolé la Cordillère des Andes. Nous sommes allés au Brésil, en Argentine, aux USA. J’en garde des images très fortes en vol comme au sol. Quel accueil chaleureux des Argentins. Et les Antilles françaises… C’était la première fois qu’ils voyaient la Patrouille de France. Superbe accueil. Il y a là des sentiments qui s’oublient un peu trop en ce moment, des sentiments patriotes…
Avez-vous des héros, des héroïnes ?
Je ne vis pas trop avec ce genre d’images. Mais j’ai été élevée dans un milieu où le besoin de savoir d’où l’on vient est très important. Avoir le respect, le souvenir des anciens, ceux qui sont morts pour nous… Il ne faut pas oublier ces gens qui ont donné leur vie lors de la Première et de la Deuxième Guerres mondiales. J’admire beaucoup les résistants. Je pense souvent aussi à ces femmes russes qui ont volé pendant la Deuxième Guerre mondiale. On n’en parle jamais… J’ai visité beaucoup de monuments, je suis allée voir les anciens camps de concentration, les tranchées, les plages du Débarquement… Dans ma famille, nous cultivons ce respect des valeurs. Nous sommes dans une société de plus en plus individualisée. Un monde de compétition. L’armée est peut-être un des derniers endroits où cet esprit n’existe pas. Que ce soit la Patrouille de France ou les militaires en Afghanistan, il y a là un esprit très soudé. Tout ce que l’on fait, c’est pour le groupe. Tous les ans, par un système de cooptation, trois nouveaux pilotes sont accueillis. La « star », c’est la Patrouille de France. Quant à nous, nous ne faisons que passer…
Quelle est votre vie en dehors ?
Je n’ai pas beaucoup de temps à moi. Quand j’atterris, je me consacre surtout à ma famille et à mes amis. J’aime beaucoup le sport, voyager. Je sais que c’est difficile pour ma famille car je passe beaucoup de temps avec mon équipe. Mais mon mari est officier de gendarmerie, il a été dans l’armée de l’air ; je crois qu’il comprend…
Et ensuite ?
Je suis officier de carrière, donc j’ai prévu de rester longtemps dans l’armée de l’air. Je suis censée me retrouver en État-major, mais pour l’instant, je me consacre à cette aventure humaine, unique et fabuleuse.
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