métier designer
Le designer français a animé un atelier d’éveil dans le cadre du programme Révélations Lancôme de la Fondation. Des bornes Velib’ au Plaza Athénée, Patrick Jouin s’est imposé discrètement mais sûrement comme un des designers les plus talentueux de sa génération. Élevé dans un petit village de la région nantaise, ce fils d’artisan, grapheur à 15 ans sur mobylette, a longtemps pensé qu’il ne pourrait jamais être du « cercle ». Finalement, par le dessin, le maniement des métiers de façonnage, accompagnés d’un apprentissage par les livres, la radio et les musées, Patrick Jouin, passé par l’ENSCI à Paris et une collaboration avec Philippe Starck, allait redécorer la boutique Van Cleef & Arpels de la place Vendôme tout en travaillant avec Alain Ducasse sur une nouvelle ergonomie de casseroles. Au printemps dernier, dans le cadre du programme Révélations Lancôme de la Fondation, Patrick Jouin rencontrait des élèves du lycée professionnel Édouard-Branly à Dreux, désireux d’intégrer une école d’art. Il les a retrouvés lors d’une visite commentée de l’exposition que le Centre Georges-Pompidou lui consacrait. Alors qu’il travaille sur des projets aussi variés qu’un restaurant bio pour les Galeries Lafayette, une Villa Médicis pour le groupe Swatch à Shanghai, une nouvelle signalétique pour les taxis parisiens ou une vaste demeure donnant sur la mer Noire en Crimée, le designer revient sur son métier. Et là, à nouveau, le don c’est la curiosité.
Comment un fils d’artisan devient-il designer ?
Mon père avait une petite entreprise, Jean-Claude Jouin, qui deviendra Jouin Solution Plastique (JSP). Il faisait de l’usinage de pièces. Je l’ai toujours vu travailler. Il s’était spécialisé dans une matière nouvelle : le plastique. Avec un BTS de mécanique (usinage, tour, fraiseuse), il effectuait des tâches techniques assez complexes, très précises : usinage, bricolage, transformation des matières plastiques, mélangées à des métaux. Des mouvements, des rotations, des translations, de l’électronique…
Et vous étiez à ses côtés ?
Oui, comme un gamin avec son père. Je le voyais dessiner, se creuser la tête. Comme n’importe quel artisan, il se posait des questions. Et à table, il parlait de ses problèmes. Il avait besoin de cela pour les résoudre. Forcément, en le voyant faire, j’ai commencé à lui donner un coup de main. À 5 ans, je tenais les pièces qu’il soudait. À force, tu te mets à faire des choses, scier un morceau de 5 cm, le polir, le peindre. C’est ce que je savais faire mieux que lui. Étant minutieux, j’étais très bon dans les finitions. Et, un jour, j’avais appris sans m’en rendre compte.
Votre père était-il pédagogue ?
Oui, très.
Il y a donc là l’idée de transmission…
C’est quelque chose que j’ai gardé. À l’agence, j’essaie que chacun puisse apporter ses connaissances. Il y avait un garçon, Jean-Baptiste Auvray, dont le père était tapissier. Cela m’a permis d’apprendre énormément sur le tissu, le rembourrage de canapés. On a tous une connaissance particulière. L’important est qu’elle circule…
Le design, est-ce le recueillement d’une somme de métiers qui ne s’apprennent que dans la transmission ?
Il y a beaucoup de métiers qu’on ne peut pas apprendre pendant ses études de design ou d’architecture intérieure. On ne les connaît pas, pourtant on sera amené un jour à les rencontrer. À l’école, on apprend, techniquement, à concevoir un espace, un objet. Moi, j’ai eu cette chance de connaître déjà quelques métiers d’artisanat et d’en rencontrer d’autres (dont les principes sont d’ailleurs souvent les mêmes). C’est un métier où on apprend beaucoup sur le tas.
Donc, pour revenir à la première question, quel chemin vous a amené à devenir designer ?
Il y avait chez moi cette envie de concevoir, faire des objets, j’aimais le côté belle pièce avec un aspect artistique. Rapidement, j’ai découvert que j’aimais dessiner. On ne sait pas trop alors si on sait dessiner parce qu’on aime dessiner ou si c’est parce que c’est une chose qu’on est toujours en train de faire… Quoi qu’il en soit, au final, on dessine mieux que ses camarades… J’avais aussi une fascination pour l’art : la bande dessinée, toute la bande dessinée, mais aussi la peinture, la sculpture, les illustrateurs, Gustave Doré, Léonard de Vinci, Raphaël… Il n’y avait pas de limites, tous ceux qui savaient dessiner m’apprenaient.

Où découvre-t-on ces artistes ? Dans les musées ? les livres ?
Je vivais à la campagne, cela passait donc par les livres. Je me souviens que ma mère avait acheté l’encyclopédie Tout l’univers. Elle s’était ruinée : le genre achat à crédit sur dix ans. Mais pour mes parents, c’était un acte financier vraiment important. Et un jour, ma mère nous a annoncé : « Ça y est, j’ai fini de payer Tout l’univers ! »
Designer, c’est un métier qui existait dans votre champ mental ?
Oui, avec Roger Tallon, Philippe Starck, Raymond Loewy, Dieter Rams, Paulin et Jean-Louis Barrault, qui était mon designer préféré. C’est lui qui avait dessiné la Mehari, toutes les balances Terraillon, plein d’objets usuels un peu comme Marco Zanuzo en Italie. J’ai découvert ensuite le design italien. J’avais envie de dessiner des pièces comme cela, d’abord du design de carrosserie, puis l’école m’a aidé à ouvrir mon regard et à sortir de l’esthétique industrielle.
À votre exposition au Centre Pompidou, vous avez ressorti une photo de votre première mobylette, sur laquelle vous dessiniez à l’aéro. Pourquoi ?
C’est kitsch, mais c’est là d’où je viens. À 15 ans, je trouvais cela très beau, ces dessins à la bombe. Pour moi, c’était la pop culture. Je viens d’un petit village, où les choses sensibles, subtiles, cultivées peuvent vous échapper. Il fallait que des gens m’aident à trouver une sensibilité, qui était pourtant là en moi. Cela peut être long. Moi, ça a été mon grand frère. Mon oncle, le frère de mon père, m’a aussi amené toute la contre-culture : musique, cinéma… Il m’a branché sur l’émission de Bernard Lenoir sur France Inter. Pendant des années, je n’ai fait que l’écouter, la nuit, dans mon lit. C’est un de mes héros. Grâce à lui, j’ai découvert plein de choses, Joy Division, etc. Ça m’a transpercé. Il y avait là une poésie, un romantisme, qui me montraient une autre voie à découvrir. Je me suis dit alors qu’il fallait bouger, essayer de comprendre ce qui me touchait.
Le kitsch entre-t-il dans votre palette aujourd’hui ?
Non, j’évite. Pour moi, le kitsch c’est faire l’objet que des centaines de personnes dessinent en même temps. On peut donc être kitsch en temps réel… Ce qui m’intéresse, c’est d’être dans une invention esthétique. On ne sait pas ce qu’elle va devenir, et il ne faut pas y penser. Si on le fait, on prend le risque de vouloir qu’elle passe le temps, et là c’est terrible… On enlève un élément du jeu quand on est trop dans l’écume du jour.
Dans la mode, on entend souvent que « la mode vient de la rue. » Est-ce la même chose pour le design ?
Il faut faire attention à ne pas trop regarder. Tout l’intérêt est de faire ses propres projets. Bien sûr, lorsqu’on ouvre un magazine de design, on voit des formes incroyables. Cela titille. Mais tout le jeu, c’est d’être influencé soi-même… On fait ça pour se rassurer car on a peur de ne pas trouver, mais tout le jeu réside dans cette peur.
Après la collection Tout l’univers, vos parents vous ont acheté un billet de train pour Paris…
Mon grand frère pensait qu’il me manquait des clés. Il me fallait aller dans un musée. Donc, on a pris le train pour Paris. Je devais avoir 15 ans. On est allé au Centre Pompidou. Prendre le train, le métro, être avec son frère, toute la journée, discuter, aller dans un musée, s’en prendre plein les yeux, la foule, Paris : cela m’effrayait ; en même temps, il y avait là quelque chose qui me donnait envie d’aller vers ce qui me faisait peur. Même si elle paraît aujourd’hui ridicule, cette prise de risque était énorme : après avoir tenté les Beaux Arts d’Angoulême pour faire de la BD, je décidai d’aller à Paris pour faire mes études. Quitter sa famille, même si ce n’est que pendant la semaine, ce n’est pas évident à cet âge-là. On a peur du vide. Je me suis inscrit à droite à gauche, à Duperré ou aux Arts déco, où je n’ai pas été pris car je n’étais pas assez bon en mathématiques…
Finalement, ce sera l’ENSCI, l’école de création industrielle fondée par Charlotte Perriand…
Oui, où le dossier scolaire n’est pas très important. Il faut avoir son bac, ensuite cela se juge sur les dessins et votre personnalité. Mais cette école, c’était vraiment au hasard, une brochure que j’ai sortie d’une pile… Il y avait une petite lumière, j’y suis allé…
Donc, la chance c’est une brochure qui dépasse d’une pile…
Oui, car je n’avais aucune idée où aller. En même temps, c’était exactement l’école qu’il me fallait : pas de système de notes et une confiance totale en l’élève. On laisse faire. Ce que je n’avais pas trouvé à l’école. Le cursus est individualisé, chaque élève décide de son orientation, les personnes qu’il va rencontrer durant les cinq ans de l’école. Le contrôle devient une discussion d’adultes : Est-ce que tu as envie de continuer ? Certains élèves partent au bout d’un an, mais c’est une décision qui leur appartient, ce n’est pas l’école qui les vire.
Qu’avez-vous appris d’autre dans cette école ?
On y apprend des techniques, une méthodologie du design, une organisation des idées, c’est un va-et-vient perpétuel entre l’intention et la réalisation d’une forme. On y aborde des problèmes industriels, de fabrication. C’est large. On apprend aussi à réfléchir ensemble, à construire dans la critique. Et le côté humain aussi de la discussion, tout comme de se débrouiller seul dans la vie à Paris.
Vous a-t-on mis à contribution sur des projets ?
Oui, très rapidement. À plusieurs élèves, nous avons travaillé sur un projet de voiture pour l’Inde, baptisé Malabar. On avait réalisé une maquette à l’échelle 1 qu’on a présentée là-bas. Une aventure incroyable. On était cinq à travailler ensemble : compromis, discussions, écoute des intuitions de chacun, respect des autres. J’y ai découvert mes meilleurs amis. Et ce voyage : hallucinant, trois mois dans une école du design en Inde, apprentissage de l’anglais, découverte d’une autre culture… Longtemps après, j’en ai discuté avec Anne-Marie Boutin, la directrice de l’ENSCI, qui m’avouait alors : On vous voyait faire, on ne savait pas toujours, mais on laissait faire.

À cette exposition à Beaubourg, vous avez mis en photo les photos de vos collaborateurs. C’était important de mettre en avant l’équipe de votre agence ?
Oui. Car aucune agence au monde ne fonctionne pas dans un travail collaboratif. C’est complexe : le système sollicite une signature, mais ce n’est jamais le travail d’une seule main. En cela, le design diffère de l’art : il y a un client, puis un utilisateur, qui vous échappe. On est vraiment dans un travail d’équipe, où il est difficile, à un moment, de savoir qui a fait quoi.
Ce sont des écritures complémentaires ?
Chaque designer apporte son écriture au projet, comme je le faisais chez Starck. Parfois, je dessine et parfois à peine, c’est une autre personne qui met sa patte. On met alors nos noms côte à côte, avec un chef de projet et un designer.
Était-il nécessaire pour vous de passer par une autre agence, Philippe Starck en l’occurrence, avant de créer la vôtre ?
En sortant de l’ENSCI, je n’imaginais pas me mettre en indépendant. Je n’avais pas suffisant confiance en moi. Ça ne me traversait même pas l’esprit. Je voulais intégrer une entreprise. Starck, à l’époque, était la plus belle agence à Paris. Il y a eu une annonce dans Libération. J’y ai répondu, comme tout le monde. Mais sans y croire. Je l’ai fait avec un certain défaitisme. Je ne pensais pas que ça marcherait, et pourtant si. C’était en 1993-1994. J’ai passé trois, quatre ans chez Starck. C’était l’aventure du design industriel de l’époque. On croisait des designers du monde entier pour le projet Thomson Multimédia. J’ai alors compris comment fonctionnait une agence comme celle-ci, l’ultracréativité de Philippe Starck, tout le système autour. Ça m’a donné confiance. J’apportais des choses. Puis, petit à petit, il est devenu évident que je devais m’accomplir par moi-même.
En France, les métiers artistiques semblent souvent être des mondes cloisonnés, verrouillés, inaccessibles. Faut-il être mondain pour les pénétrer ?
Effectivement, quand on observe le monde du meuble, qui est l’écume du design, de loin on a l’impression d’un cercle fermé. Mais il le reste tant qu’on n’a rien fait ! Une fois que tu as commencé à faire quelque chose, tu rentres dedans. Puis, tu y es sans t’en apercevoir. Ce n’est pas plus compliqué que cela : il faut juste travailler. Dessiner. Soit le VIA produit le prototype, soit tu le fais toi-même. Tu le prends en photo et tu l’envoies à Intra Muros. S’il plaît à Chantal Hamaide, elle le publie. Ce n’est donc pas un monde inaccessible, même s’il peut paraître effrayant au premier abord. Puis, une fois dedans, tu te rends compte que tout le monde est dans la même galère, à essayer de dessiner un objet qui existera peut-être un jour…
Donc, comme dirait Monsieur Jourdain, il s’agit de commencer par le début…
Le début, c’est être en mouvement. Si tu restes chez toi à ne rien faire en te disant que tu deviendras un grand designer, eh bien il ne t’arrivera rien ! Bien sûr, d’autres paramètres s’imposent avec le talent, mais je connais aussi des gens très timides qui réussissent très bien. Longtemps, le système a fonctionné sur un mimétisme à la Philippe Starck. On avait l’impression qu’il fallait être une star du rock’n’roll pour faire du design… Mais non ! Lui, il est comme ça, mais tu n’es pas obligé de mettre un costume rose pour dessiner. Il faut faire comme on est. C’est un métier qu’on peut faire sans avoir besoin de se travestir ou essayer d’avoir une autre personnalité. C’est comme à un bal masqué. Oui, on se déguise, mais à un moment donné, on enlève le masque. Et on découvre d’autres gens très sympathiques…
Dessinez-vous encore beaucoup ou la partie commerciale l’emporte-t-elle dans votre quotidien de patron (associé) d’agence ?
Le terme « commercial » ne me plaît pas beaucoup. Car les étapes ne sont pas scindées. Les projets se font souvent à notre insu, dès les premières discussions, parfois même pendant les négociations contractuelles. Au moment où on commence à parler d’un projet, j’ai des images mentales. Je les dessine, devant le client. C’est l’intuition du moment, que je vais ensuite tenter de respecter. Ce ne sont pas toujours des bonnes idées. Alors, on est peut-être dans le commerce, mais aussi déjà dans le design.
Vous disiez que le projet dont vous êtes le plus fier ce sont vos sanisettes pour la Ville de Paris. Pourquoi ?
Parce que c’était un projet difficile et qu’il a été exemplaire dans la manière dont il a été mené. L’enjeu était énorme, c’était un magnifique concours. Ça s’est bien passé et je suis content du résultat. Ce n’est pas toujours le cas. Et puis, on rend service aussi. C’est un objet qui a une fonction évidente…
Les appels à projets, est-ce la partie cruelle du métier ? Comment les vivez-vous ?
Très mal. Si on pense qu’on a fait du mieux qu’on pouvait, on se sent moins mal quand on perd. Mais quand on trouve son projet meilleur que celui retenu, on se dit forcément qu’il y a eu un truc. C’est toujours compliqué. Et parfois, cela des incidences sur la vie de l’agence. Mais le design, c’est moins compliqué que l’architecture. Là, ce ne sont que des concours. On y met chaque fois tout son cœur… J’ai un copain qui gagne souvent le deuxième prix, mais le deuxième prix dans un concours, ça n’existe pas.


