Michèle Barzarch, les Amis du Fonds Europe
ENTRETIEN
Seule femme ministre du gouvernement Chirac en 1986, Michèle Barzach a été ministre de la Santé, mettant en pratique ses combats en faveur des « vulnérabilisées ». Après avoir autorisé la vente libre de seringues dans une politique de réduction des risques, l’ancienne gynécologue et psychanalyste s’est battue avec d’autres femmes, dont Simone Veil, pour une parité en politique à travers une loi. Depuis, consultante en stratégie santé, elle préside la fondation GlaxoSmithKline œuvrant contre le sida et a créé les Amis du Fonds Europe adossé au Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Michèle Barzach est membre du comité exécutif de la Fondation Carla Bruni-Sarkozy.
Médecin, vous êtes en 1986 nommée ministre de la Santé sous le gouvernement Chirac. Aujourd’hui, vous présidez la fondation GlaxoSmithKline contre le sida et vous avez créé l’association des Amis du Fonds mondial Europe contre le sida, le paludisme et la tuberculose. Qu’est-ce qui fait lien avec la Fondation Carla Bruni-Sarkozy ?
Longtemps, j’ai eu l’impression de gérer un patchwork. Je m’agitais pour des choses qui ne semblaient pas avoir de cohérence entre elles. Il m’a fallu rouler ma bosse pour comprendre mon fil conducteur. Tout ce qui semblait disparate était lié. En avançant dans la vie, j’ai découvert des convergences, des mises en résonance. Pour moi, ce sont toujours les mêmes histoires, être aimantée par des femmes, des enfants, des adolescents pas forcément sur les mêmes continents, mais dans des situations quasi identiques. Des histoires qui mènent aux mêmes réalités : celles des populations discriminées, vulnérabilisées. Ceci m’a guidée. Le combat de ma vie a été de me battre pour redonner des droits fondamentaux à ceux qui les avaient perdus, des malades sans possibilité d’accéder aux soins, des femmes et des enfants sans voix, des femmes sans statuts qui apprennent qu’elles sont séropositives et qui refusent de le dire car elles seront chassées de leur village. Alors qu’une femme qui a accès au savoir et à la connaissance sait qu’elle a des droits. Elle sait que s’exprimer ne va pas la mettre en péril. Savoir lire, écrire ouvre à un travail, donc à une autonomie financière pour se soigner, éduquer ses enfants, résister.
De quelle manière ces causes entrent-elles en écho avec votre histoire ?
Je suis née à Casablanca dans un milieu privilégié, mais un peu décalé. Mon père était russe, il avait vécu la Révolution. Sa famille avait connu des vies passionnantes et des morts tragiques. Le Maroc, c’est là que j’ai découvert mes sensations, mes sensibilités, ma tendresse pour les femmes du Sud, qui m’ont élevée dont j’ai adoré le rire cristallin, la façon dont elles abordaient leur vie, que je voyais bien difficile. Aujourd’hui encore, mon plus grand bonheur est de m’asseoir auprès des femmes du Sud et d’écouter. Je possède encore quelques bribes d’arabe. On se comprend toujours.
Mais est-ce votre métier de médecin qui vous a permis de découvrir la réalité dont vous parliez plus haut ?
Le métier de médecin amène à voir, à toucher pour diagnostiquer. J’ai construit des programmes avec Médecins du monde ou diverses associations en relation avec la réalité. Je fais beaucoup de visites sur le terrain. Là on rencontre des communautés excentrées, en bout de course. Et sous une paillote, les gens racontent comment ils vivent, comment les enfants meurent dans les bras de leur mère et parfois dans le même temps on rencontre les autorités publiques et même parfois le président de la République du pays en audience. Le paludisme, les femmes connaissent, mais l’hôpital se trouve à 25 km. Il n’y a pas de voiture. À nous de réfléchir comment le puzzle peut se mettre en place. Pour l’acheminement d’un nouveau médicament contre le paludisme, nous pouvons réunir les plus grands chercheurs, mais nous devons également écouter les chercheurs en sciences sociales, sachant toucher les populations les plus vulnérables. Les choses s’agrègent. Ensemble, nous essayons de rédiger des projets qui intègrent toutes les problématiques. C’est ainsi qu’une « facilité de médicament » comme l’AMFM, mobilisant États, organisations internationales et ethnologues permettra à des gens, sans revenus, dans des villages reculés de bénéficier gratuitement des médicaments, autrement que par les circuits traditionnels.
À vous écouter, il semble qu’en amont des soins, il y ait un très long cheminement…
Les maladies révèlent des réalités sociales. Ce sont les gradients socio-économiques qui déterminent la santé des populations. Le sida en a été un catalyseur dans la santé, mais pas seulement. La partie immergée de cette maladie, ce sont ses conséquences. Il a fallu se battre pour que les malades du Nord ne soient pas discriminés. C’est tout un combat contre l’homophobie, les exclusions du travail, les enfants séropositifs rejetés des maternelles… En même temps, il a fallu plaider pour le Sud, qui représente 90 % des populations infectées et qui n’ont pas eu pendant longtemps accès aux soins. Comme au Nord, on retrouve des gens pauvres, qui ne sont respectés par personne, sans voix. C’est une question à double versant : comment soigner et comment aborder la question de l’exclusion. En Afrique, je me suis occupée de la transmission du virus du Sida de la mère à l’enfant. Une fois qu’on a protégé l’enfant, il faut prendre en charge la mère, qu’on a laissé longtemps mourir seule. De fil en aiguille, on a construit des projets, des programmes de transmission materno-infantile, mais aussi parfois de microfinance, de lutte contre les médicaments défectueux. Ces femmes sont toujours les victimes d’autre chose, d’une situation qui leur est extérieure mais dont elles vivent les conséquences. Puis, on trouve les enfants désinsérés, laissés à l’abandon, orphelins, sans instituteurs qui sont morts en grand nombre avec le Sida…
Comment s’attaque-t-on à une pandémie ? Par quel bout commencer ?
Avant les finances, il faut sensibiliser les consciences. Ensuite, le matériel peut être acheminé. Pour le paludisme, l’ordre est : consciences, finances, moustiquaire imprégnée, traitements accessibles, prise en charge correcte, surveillance des médicaments. Le Fonds mondial est un organisme très innovant. Il finance des programmes qui viennent des pays qui seront les bénéficiaires, les différentes étapes sont prises en compte, et de manière très concrète. Il sauve aujourd’hui 3000 vies par jour.
Pouvez-vous nous expliquer l’utilité d’une association comme les Amis du Fonds Europe dans la mesure où une structure-mère existe déjà ?
Chez les Anglo-Saxons, il est classique de créer des associations qui s’agrègent à un organisme. Ce sont des « friends », des amis. Le Fonds mondial en compte sur chaque continent, Europe, Afrique, Océanie, États-Unis, Moyen-Orient, etc. Le Fonds mondial n’est pas représenté dans les pays. C’est un organisme de financement. Il a besoin de sentinelles, de facilitateurs, de mobilisateurs. Avec les Amis du Fonds Europe, nous effectuons le tour de la Communauté européenne pour sensibiliser aux pandémies, au Fonds Mondial et mobiliser des ressources. La France, deuxième donateur après les États-Unis, donne 300 millions d’euros par an au Fonds Mondial. L’Espagne, 25 millions il y a cinq ans, 200 millions d’euros aujourd’hui. Nous expliquons et incitons au recours à de nouveaux modes de financement plus pérennes. La France, par exemple, a établi une taxe sur les billets d’avion, les Allemands ont recours à des annulations de dettes dont la somme est dédiée à une maladie, l’Angleterre et les États-Unis ont créé avec Bono l’initiative RED impliquant des partenaires privés. Souvent, les États ne savent pas comment faire. Il faut essayer de construire des solutions.
Ce genre de partenariat privé révèle-t-il l’impuissance des États ? Comment expliquez-vous qu’il y ait besoin d’un Fonds mondial ou de fondations pour résoudre ces problèmes de santé publique ?
90 % des sommes du Fonds mondial proviennent des gouvernements ; 5 % du secteur privé. Mais les pays sont de plus en plus endettés, et les crises financières ne font qu’augmenter les déficits. Dans ce cas, les pays privilégient leurs problèmes intérieurs. Notre rôle est de les intéresser à cette cause quand ils votent leur budget. Il faut qu’ils puissent expliquer à leurs électeurs qu’une petite partie du budget va être dédié à traiter des malades d’Asie, d’Afrique. Souvent, les gens pensent que ça ne sert à rien ou que l’argent sera détourné. Ils n’ont pas compris la nécessité d’investir dans ces questions de santé de pandémies. Sortir ces pays de la pauvreté que les problèmes de santé aggravent, du cycle infernal dans lesquels ils sont englués, est fondamental. C’est une aide efficace au développement, dont on sait, aujourd’hui, mesurer le retour sur investissement. Le Fonds mondial dispose de 12 milliards de dollars pour combattre les pandémies SIDA, paludisme et tuberculose. Au bout du compte, il y a des millions de vies, des continents qui doucement déclinent ou coulent du fait de ces pandémies et surtout en Afrique subsaharienne. Ces pays ne peuvent assumer seuls la santé, l’éducation. Rien que pour l’Afrique subsaharienne par exemple, le paludisme coûte 12 milliards de dollars par an. Avec 3-4 milliards par an dédiés au paludisme, on pourrait probablement le contrôler en tant que fardeau d’ici 2012.
Pourquoi faut-il aider ces pays ?
Ces maladies ont des conséquences multiformes. 12 milliards de dollars perdus en Afrique par an, c’est un point et demi de croissance perdu par pays impaludé. À qui ça coûte ? Aux familles. 55 % de leur budget servent à soigner les enfants. Cela coûte au travail, les gens malades ne vont pas travailler. Donc l’économie en souffre et les investisseurs étrangers ne viennent plus. En investissant au préalable, on éviterait cette cascade de conséquences. Ce qui permettrait à des continents de se développer plus normalement, sans que des pans entiers de métiers disparaissent, sans que des conflits liés à la pauvreté, la famine ou aux mouvements migratoires éclatent.
En quoi l’habitant d’un pays riche occidental est-il concerné dans son quotidien ?
Nous sommes tous concernés à l’heure de la mondialisation. Et il y a des occidentaux qui ne supportent pas ce qu’endurent des millions d’Africains ou de Maghrébins. Vous pensez que ça les amuse de traverser la mer sur des barques pour venir survivre dans nos pays ? Ce n’est pas un choix de vie mirobolant. Aider ces pays éviterait qu’une horde de gens qui subissent déjà tous les malheurs du monde se retrouvent dans cette situation. L’Afrique est un continent riche de cultures, de jeunesse et de matières premières essentielles, qui pourrait contribuer à l’équilibre du monde. Ensuite, c’est une question de conscience personnelle… Je ne suis pas la seule à penser que la vie d’un individu doit servir à quelque chose. Notamment à aider les autres.
La première fois qu’on a vraiment entendu parler de vous, c’est lorsque vous avez mis en place la distribution en vente libre des seringues. L’opinion n’y était pas forcément favorable. Est-ce que mener un combat, c’est d’abord infléchir les mentalités ?
En Angleterre, aux Pays-Bas, des politiques de réduction des risques liées au sida avaient été menées. Je savais que c’était possible. On pouvait éviter à des toxicomanes de se contaminer avec des seringues usagées. À ce moment-là, en 1987, il y avait peu d’espoir de survivre au sida. La réduction du risque passait par des seringues propres. Je n’imaginais pas qui j’allais trouver en travers de ma route : les professionnels de la toxicomanie, les politiques. Une loi prévoyait qu’on ne pouvait obtenir les seringues qu’avec une carte d’identité et une ordonnance. Et ce filtre retiré, les pharmaciens ne voulaient risquer d’être dépassé par le problème des toxicomanes. Il fallait changer la loi, ce qui est apparu impossible devant tant d’hostilité. Nous avons choisi la voie d’un décret. J’ai mis plus d’un an à le faire cosigner par les sept ou huit ministres concernés. Grâce à ces décisions, on a probablement protégé plusieurs dizaines de milliers de vie. Une fois le décret signé, le bus de Médecins du monde passait distribuer des seringues propres. La police attendait les toxicos à la descente du bus. Il a fallu se battre aussi contre cela. Nous avons alors installé des distributeurs de seringues dans les mairies, dans des rues. Le problème se retrouve aujourd’hui à l’identique dans certains pays de l’Est. Les dealers vendent de la drogue dans des bassines au coin de la rue dans une seringue « garnie ». Les gens se piquent avec la même seringue. Il suffit d’un séropositif pour que le « pot » de 1 000 doses soit contaminé. Ces pays sont comme nous il y a vingt ans. Ils font la sourde oreille.
Que retenez-vous de votre expérience en politique ?
J’ai adoré cette période qui a duré 10 ans. On devait être 5 % de femmes au Parlement. J’étais la seule femme à la table du Conseil des ministres avec 39 hommes — alors que la société était constituée de 52 % de femmes. C’était pour moi important de donner des impulsions dans des secteurs où il n’y avait pas toujours une grande motivation…
Vous avez eu des modèles ?
Simone Veil. J’ai admiré son intelligence et son éthique, le fait qu’elle n’ait jamais renié ses convictions. C’est rare en politique.
Arrivez-vous à situer le point de départ de votre engagement ?
J’avais 12 ans. C’est un médecin. Il m’avait traitée. À Casablanca dans laquelle je vivais il y avait beaucoup de pauvres. Je lui ai demandé pourquoi il soignait ces gens. En le quittant, je ne me suis pas dit je serai médecin, mais je serai comme lui. On peut croire ou non à ce genre de déterminisme. Mais il y a des modèles, des femmes et des hommes dotés d’une réflexion, d’une inspiration ou d’une créativité qu’on a envie de suivre. Mon père, qui était artiste et ingénieur, un homme très rigoureux, plein de vie, de talent, polyglotte, ne souhaitait cependant pas que je devienne médecin. Ses sœurs pourtant l’étaient. Pour lui, sans doute la confrontation à la mort, au corps était trop agressive pour une femme. Donc, je suis partie. Il m’a laissée choisir ma vie. J’ai quitté le Maroc. À Paris, je ne connaissais personne. J’avais 16 ans et demi. J’avais mon bac. J’ai commencé des études de médecine. C’était un parcours du combattant. Finalement, ça m’a permis d’éprouver mon désir.
Pensez-vous qu’il y ait des talents incompris car ils n’ont pas rencontré la bonne personne ?
Aujourd’hui, Internet permet d’ouvrir des portes. C’est le « Bon Dieu » qui atterrit dans une cabane en Afrique. Ce que la vie m’a appris de plus fort, découvrir les gens au-delà des préjugés. Si j’étais restée comme à 20 ans, avec des idées toutes faites, des certitudes, des a priori hérités de l’éducation, je serais passée à côté de cette richesse : la chance de ma vie.
Comment envisagez-vous la Fondation Carla Bruni-Sarkozy ?
C’est d’abord pour moi un engagement surtout pour la partie « Sida » de la Fondation avec notamment la lutte contre la transmission de la mère à l’enfant. Mais c’est aussi pour le sort de ceux qui n’ont pas eu la chance d’avoir accès à la connaissance et au savoir, véritable pierre angulaire de la Fondation. C’est intéressant de choisir vers quelle population se diriger. Est-ce l’illettrisme total ou des gens qui ont raté une marche, des accidentés de la vie à qui il faut donner de nouvelles opportunités ? Sans le savoir, ils ont parfois des trésors en eux. Il faut les aider à les découvrir. Beaucoup vont mourir sans avoir ouvert ou exploré leur boîte de pandore. Ils ne savent pas comment s’y prendre. L’aide, la créativité, ce sont les moyens d’ouvrir de nouveaux espaces.
Cela passe-t-il par des outils technologiques ?
Oui, mais aussi simplement par une démarche volontaire. Il y a des gens juste verrouillés. Ça passe aussi par une aide sociale, économique et par l’éducation. On n’a pas toujours les moyens de ses rêves et on n’a pas toujours la chance de rencontrer ses mentors.
Et vous, vos autres passions ?
Le flamenco, le jazz, la musique classique dans laquelle j’ai été bercée. Mais aussi la photo, les livres, le monde…
Et le Maroc ?
Je n’y retourne pas assez souvent. Mais je voyage dans beaucoup dans d’autres pays. J’aime y poser mon sac. J’aime avoir une raison, un moteur, une attente. La psychanalyse jungienne m’a fait travailler sur les symboles. J’ai parcouru le monde pour découvrir les autres, leurs façons de vivre, leurs malheurs, leurs besoins et pour construire des projets d’aide à la santé. Qu’est-ce qui m’a fait courir comme ça ? Maintenant, je le sais. Le sort des femmes souvent si malheureux, leur statut, leur vulnérabilité mais aussi la force de développement qu’elles représentent.
Propos recueillis par LP


