Jean-Claude Casadesus, jouer pour les publics empêchés
Entretien
Jean-Claude Casadesus ne se contente bien évidemment pas d’être le musicien qui joue dans les prisons, les usines et les hôpitaux psychiatriques. Héritier d’une longue filiation artistique, le fils de la comédienne Gisèle Casadesus essaime depuis quarante ans comme chef d’orchestre aux quatre coins du monde. Créateur de l’Orchestre national de Lille, cet ancien directeur musical du Théâtre du Châtelet, un temps chef permanent à l’Opéra de Paris, s’est rapidement posé la question de la place de l’artiste dans la cité. Sur son immeuble parisien, une plaque rend hommage à son grand-père, Henri Casadesus. « Oui, l’art est élitiste, mais c’est l’élite du cœur », dit son petit-fils, 74 ans et une forme de jeune homme. L’altruisme, ça entretient… Comme en a témoigné son ouvrage, Le plus court chemin d’un cœur à un autre.
Qu’est-ce qui vous a amené à donner des concerts en prison ?
En 1975, un chauffeur de taxi me dépose à l’Opéra de Paris et me demande mon métier. Et là, il me dit : « Oh, ça, c’est pas pour nous . » Je me suis juré que ça le deviendrait. Mon ambition a toujours été, dans un pays de l’écrit, que la musique aille dans le quotidien des gens. Cette émotion, quand on a la chance d’y être associé, laisse chacun à parfaite égalité, le plus favorisé comme le plus démuni face à sa planète magique.
Comment cette volonté s’est-elle concrétisée ?
J’étais à l’époque directeur de l’Orchestre philharmonique des Pays de la Loire, à Nantes. Michel Guy, le ministre de la Culture, me propose alors de reprendre l’Orchestre du Nord Pas-de-Calais. L’orchestre avait été viré pendant la recentralisation de l’Ortf à Paris. J’ai eu pour mission de terminer le contrat ! Le Nord, même s’il connaissait une riche vie de fanfare et d’harmonie, n’avait aucune vie symphonique. Il n’y avait pas de structure. Cette région compte 4 millions d’habitants. C’est la plus jeune de France. Mais elle compte aussi beaucoup de chômage et de délinquance. Textile, acier, l’industrie s’est écroulée par pans entiers. Au milieu des années 1970, j’ai commencé à construire l’Orchestre national de Lille, avec en tête de porter la musique partout où elle pouvait être reçue.
Où jouiez-vous ?
Nous répétions au grand séminaire de Lille, un endroit désaffecté mais avec de la place. Nous répétions aussi au Sébastopol. Et Lille avait un théâtre d’opérette. C’était un peu le Far West. Le Conseil régional du Nord Pas-de-Calais était à peine né… Je me souviens de notre premier concert : 57 musiciens sur scène pour 51 auditeurs. Nous jouions où nous pouvions, chapiteaux, théâtres, salles des fêtes, salles de sport, églises… Petit à petit, des bâtiments sont apparus.
Que faut-il pour monter un orchestre ?
De l’énergie, de la qualité de recrutement, le soutien des tutelles, puis retrousser ses manches. Un orchestre passe par la qualité de ses instrumentistes mais aussi par un souffle commun, une connivence avec un chef qui ne se prend pas pour un démiurge. C’est un « collègue » au service des œuvres.
Cette distance, vous avez essayé de la réduire aussi avec le public…
Pour cela, je suis allé vers des publics empêchés, dans des hôpitaux, des usines (Daphnis et Chloé (Ravel) devant les 3 000 employés de l’usine de déchargement des 3 Suisses, etc.) et des prisons. En 1991, j’ai pris contact avec les responsables des établissements de la région Nord, Loos et Sequedin. Mais je l’ai fait dans le cadre d’une action globale, qui est une manière de répondre à la question suivante : Quelle est la fonction, la place, la nécessité d’un artiste dans la société ? Pour moi, cela passe par une transmission, pour nourrir les mélomanes de demain et apporter un peu de soulagement, de rêve, de bonheur. Ce ne sont donc pas juste des « expériences ». Je joue, avec le même respect, pour tous les publics. C’est d’ailleurs lorsque l’orchestre a acquis ses lettres de noblesse (trente pays, 230 villes et communes de la région Nord Pas-de-Calais visités, 200 000 auditeurs dans la région dont 5 000 abonnés à Lille) que j’ai poursuivi mon idée de départ.

Les concerts en prison, ce n’était pas nouveau…
Dans le domaine du classique, je ne suis pas sûr… En Italie, Claudio Abbado et Maurizio Pollini s’étaient rendus en prison. En France, il y avait des comédiens, des chanteurs de variétés, des musiciens de chambre, mais un orchestre symphonique, c’était nouveau. Au début, en 1991, le personnel était réticent. On venait perturber l’organisation quotidienne. Une prison, c’est une horlogerie… Mais l’idée a fait son chemin et les témoignages que j’ai reçus par la suite m’ont conforté dans l’idée que ce n’était pas complètement inutile.
Vous souvenez-vous de votre première impression ?
Au début, nous jouions dans un atelier de menuiserie. Ce n’était pas un auditorium. Il y avait des établis, des machines-outils. Mais le son n’était pas si mauvais. Nous étions considérés comme des zozos. Les musiciennes se faisaient un peu héler à l’entrée. C’est toujours le cas. Puis, ça se calme. Je fais ouvrir les portes des cellules. Loos est une vieille prison. Curieusement, c’est plus « humain » que les nouvelles taules issues du monde d’Orwell.
Vous vous produisez en smoking…
Oui, en tenue de concert. Des détenus m’en ont fait la remarque : « Vous nous avez respectés, vous n’êtes pas venus en jean. » On répète en jeans, mais là on se place dans les conditions de n’importe quelle salle prestigieuse.
Que jouez-vous ?
Nous faisons deux concerts par an, un pour les hommes, un pour les femmes. Sans démagogie, nous reprenons les œuvres du répertoire traditionnel, une musique pas extraordinairement difficile mais pas facile non plus : Bizet, mais aussi Ravel, Wagner, Moussorgski (Les tableaux d’une exposition), Beethoven, Prokoviev…
L’art est aussi le moyen pour les créateurs de transcender leurs souffrances. Y a-t-il des effets de résonance avec un public « empêché » ?
Braque disait : « L’art est une blessure qui devient lumière. » Même si j’essaie de ne pas trop parler, je présente les œuvres en prison. Un jour, j’ai fait beaucoup rire avec La Symphonie fantastique de Berlioz : il s’agit, dans cette œuvre-autoportrait, d’un jeune homme qui prend de l’opium, qui s’empoisonne, parce qu’il est amoureux d’une femme qu’il n’arrive pas à atteindre. Les détenus hallucinaient. « Mais lui, attention, c’était un grand compositeur, et il s’en est sorti », leur ai-je précisé. La musique, c’est le respect des valeurs. Un triolet, ce n’est pas une double croche. Il y a des barres de mesure. Il faut sortir de cette contrainte. C’est un peu une métaphore de l’univers carcéral. C’est aussi un chemin de vie. C’est s’élever. Et la personne la plus démunie au monde, il lui reste toujours sa dignité. J’ai eu toutes sortes de témoignages après les concerts : « Je comprends mieux la musique classique maintenant, c’était fort, la tristesse, la colère. » « Comme il l’a dit, le gars, c’est magique, j’ai des frissons, ça m’émerveille, on oublie un instant qu’on est en prison et ça permet de voir d’autres visages, sinon on a l’impression chaque jour de vivre la même chose. » « On oublie la maison d’arrêt, on oublie tout ça, moi pendant le concert j’ai tout oublié. » Il y a quelque chose de palpable. C’est une porte qui s’ouvre sur une formidable espérance. Je pense toujours à cette phrase de Malraux : « On peut être tenté d’aimer que le mot ‘art’ puisse donner à des gens le sens de la grandeur qu’ils ignorent en eux. »
La distance dont vous parliez avec le public s’est-elle creusée avec le temps ? Y a-t-il de plus en plus d’endroits où le « beau » reste inaccessible ?
Oui, trop d’endroits restent empêchés. Pour moi, le beau passe avant l’utile. C’est la survie des artistes. Elle passe par la prise conscience d’une nécessité du partage, pas avec les publics les plus favorisés mais avec ceux qui pensent « ce n’est pas pour nous ». On vit dans un monde carnassier. Tous les jours, il y a des malheurs insondables. Quelle est la seule légitimité d’un artiste ? La qualité de son art, qu’il partage. Et l’impact de la transmission se mesure à la qualité du silence. Un des mes premiers concerts « ouvriers » était à l’usine Renault de Douai. On était au milieu des graisseurs, des manutentionnaires, des machines… Ils nous regardaient comme des iconoclastes. Et ils nous ont vu répéter. Pour eux, la valeur travail ne passait pas par la case loisirs. L’estime est venue chez ces gens d’une société enfermée. Ils sentaient qu’on ne leur donnait pas n’importe quoi. Le respect se traduit d’une manière imperceptible, de la même manière que lorsqu’une personne vous regarde dans les yeux. Vous savez tout de suite à qui vous avez affaire. C’est la même chose que je retrouve lors de mes actions avec les enfants.
Parlons-en, donc…
Je me suis attaché, il y a plusieurs années, à une initiation des œuvres auprès d’un jeune public. Depuis 1992, nous sommes jumelés avec l’école Michelet, à Roubaix. Un orchestre s’invite à l’école. Nous avons poursuivi dans cinq lycées, à Aras, Dunkerque… Et chaque année, je les associe à des compositeurs en résidence lors d’un festival qui dure huit jours. Ils expriment leur univers sonore. Ça va de taper sur une table à chanter ou émettre des borborygmes. On note et on fait travailler. Ce sont soit des créations collectives, soit des commandes passées à des compositeurs. Elles sont travaillées toute l’année en lien avec leur professeur. Puis, durant cette semaine qui leur est dédiée, elles sont jouées. Les enfants répètent dans la salle ou sur scène, à côté des compositeurs. Ils voient les coulisses. C’est comme un orchestre porte ouverte avec des ateliers de chant choral, des ateliers proches de la méthode Suzuki, avec des musiciens qui vont dans les classes présenter des instruments et des CD. Quant à moi, j’essaie de leur communiquer ma passion. Avec le programme Classivores, deux cents classes sont concernées. Cela représente 15 000 élèves, beaucoup issus de quartiers difficiles. C’est une sorte d’église, au sens grec du terme, avec du respect et des repères. Le but, c’est de révéler un désir et d’aboutir à sa réalisation. À l’école, on demande de recommencer cent fois jusqu’à ce que ce soit bien. Ça les empoisonne. Sur scène, ils voient les musiciens confrontés à la même difficulté. La pédagogie de l’erreur est la même. Mais là, ça prend un autre sens. Ils comprennent que la volupté passe par une discipline. Et un jour, ces enfants deviennent parents et emmènent leurs enfants au concert. Parmi nos abonnés, 20 % de parents ont connu l’orchestre quand ils avaient 8 ans.
La musique est aussi un élévateur social…
En musique, il n’y a pas conflit. C’est un vecteur œcuménique. Regardez le festival des trois cultures rassemblant à Essaouira (Maroc) des musiciens juifs, musulmans et chrétiens. Ils chantent ensemble. Barenboïm a fait la même chose avec l’orchestre du Diwan. Dans le Nord-Pas-de-Calais, même si cela reste des gouttes dans un océan de détresse, ça marche. J’ai connu de jeunes « chiens sans collier » qui, après avoir découvert Rostropovitch, ont intégré Sciences-Po et Sup’ de Co. La musique leur a fait rencontrer l’école. De la même manière qu’une valse de Strauss peut arracher un sourire à un enfant autiste, la musique a des vertus thérapeutiques, qui restent un mystère. C’est irrationnel, alors, comme disait Cocteau : « Puisque ces mystères nous échappent, feignons d’en être les organisateurs. »
Et vous, dans votre parcours… Vous êtes issu d’une famille d’artistes… D’où vient-elle cette dimension humaniste ?
Je ne sais pas, sûrement de l’amour que m’ont donné mes parents. Ils étaient acteurs. Quand j’ai eu 4 ans, mon grand-père m’a mis un violon dans les mains. Il répétait dans cette pièce avec ses frères et sœurs. Puis à mon tour, j’ai rejoint l’orchestre. Je suis passé par toutes formes de musique. J’ai eu la chance d’accompagner de très grands artistes classiques, mais aussi Brel, Brassens, Aznavour et Quincy Jones. On jouait pour un public privilégié. Derrière mes timbales avec l’orchestre Colonne, je ne voyais qu’un certain public. Le Nord a été ma chance. Mon sens politique, au sens grec de la cité, s’est éveillé au contact des souffrances que j’ai côtoyées.
Votre fille, la chanteuse lyrique Caroline Casadesus, participe à l’initiative des Concerts de poche rendant la musique classique accessible au prix d’une place de cinéma. Y a-t-il un prix pour la musique ?
Déjà, ce n’est pas la gratuité. C’est méprisant pour les artistes et ça veut dire qu’il n’y a pas de démarche de la part du public. L’Orchestre de Lille vit avec des subventions. Ne pas faire payer serait une forme d’abus de bien social. Nous ne pouvons pas forcément nous payer Jessye Norman, mais nous pouvons dans le cadre de cette enveloppe donner de la beauté avec des œuvres bien faites. Alors, le prix ? Il n’y a pas de prix pour la musique, mais les organismes publics peuvent s’ajuster. Pour dix euros, on n’a pas forcément un Mouton Rothschild 1947 mais on peut avoir un très bon second vin…
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