Installée en Auvergne, la Française Florence Devouard a été présidente du conseil d’administration de la Wikimedia Foundation [1] entre 2006 et 2008. Toujours impliquée dans le projet, cette ingénieur agronome passionnée de jeux vidéo et d’informatique revient sur le vaste projet d’encyclopédie collaborative qu’est Wikipédia.

Comment vous êtes-vous retrouvée présidente de Wikimédia ?

J’ai été une membre fondatrice de Wikimédia France. Mais avant cela, j’ai grandi dans une famille sensibilisée aux questions de l’illettrisme et de l’exclusion sociale. Par exemple, ma grand-mère aidait des enfants défavorisés pour leurs devoirs et mon père, qui travaillait à Grenoble dans un quartier en voie d’être défavorisé, faisait l’écrivain public. Il est mort brutalement à 54 ans, j’avais 20 ans à l’époque. J’ai soudain pris conscience qu’il ne fallait pas attendre la retraite pour s’investir dans des projets politiques ou sociaux. Aujourd’hui encore, quand je donne des cours, j’essaie de former les élèves à l’idée qu’il faut savoir ce qu’on veut laisser de sa vie. Après des études d’ingénieur en agronomie, spécialisées en biotechnologies, je suis entrée dans l’industrie, dans les années 1990. Pour des questions éthiques à propos des OGM, j’ai rapidement migré vers la recherche (INRA et CNRS), où j’ai été déçue par le manque de professionnalisme et la paresse de certains. Je suis donc repartie dans le privé, puis j’ai poussé mes études en Belgique flamande et finalement en Arizona, où j’ai appris l’informatique (des langages de programmation sur des machines IBM) et le génie civil. C’était de très belles années. J’ai pu voir d’autres mondes éducatifs. Et j’en ai profité pour suivre quelques cours là-bas.

Que vous ont appris les États-Unis ?

C’est un système qui mixe les compétences. En passant un master de Web Science, j’ai découvert que la plupart des cours accueillaient les gens de modules et d’âges très différents. On arrivait à faire des projets avec des profils très divers. Il s’agissait de résoudre la problématique d’une sorte d’Intranet au sein d’une entreprise, d’une usine, d’un hôpital. Mais j’ai aussi rencontré beaucoup d’immigrés de l’Équateur, des gens très pauvres, ayant peu d’éducation, ne parlant pas l’anglais. Ils essayaient de se faire une vie. Nous, nous étions de « bons immigrés ». Les États-Unis sont un pays où la vie est très facile mais où les rapports humains sont durs. Ce n’est pas le modèle que je voulais laisser à mes enfants. Alors que j’étais enceinte du deuxième, j’ai éprouvé le besoin de revenir en France. On est en 1998. J’arrive en Auvergne. Avec des enfants en bas âge, il m’a été difficile de trouver du travail. Finalement, je me suis fait embaucher dans une entreprise qui développait des outils d’aide à la décision pour les agriculteurs. C’était un emploi à double compétence d’ingénieur agro pouvant travailler avec des programmeurs. À l’époque, l’Auvergne investissait dans les nouvelles technologies. Rapidement, l’Internet est devenu ma fenêtre sur l’extérieur.

C’est ainsi que vous avez découvert Wikipédia ?

Oui. En 2000, j’ai commencé une activité de webmaster bénévole sur plusieurs sites. Et, mi-2001, grâce à un forum de jeux vidéo, je découvrais ce projet qui venait de démarrer quelques mois plus tôt. Un Canadien anglophone, supporter de Greenpeace, m’en avait parlé au détour d’une discussion sur Alpha Centauri, un jeu qui tourne autour du concept de Gaïa, la planète mère. Début 2002, cette même personne m’a encouragée à écrire mon premier article, le premier d’une suite d’articles sur les OGM, les diffusions de spores, etc. Un constat s’imposait : il n’existait pas d’espace d’expression sur l’Internet contenant des informations neutres, complètes et objectives. Comme Wikipédia me semblait combler ce manque, je me suis investie dedans. En mai 2002, je me suis définitivement inscrite (sous le pseudo d’Anthère, la partie de la fleur qui produit et renferme le pollen) et, trois ans plus tard, j’ai quitté l’anonymat. À l’époque, les pages de la version française de Wikipédia étaient pratiquement vides. Un de mes principaux travaux, à partir de l’été 2002, a été de faire en sorte que ce projet devienne international. J’ai donc travaillé à réunir les morceaux, à ce que nous ayons les mêmes serveurs, à ce qu’il y ait des liens de langues. On a établi un socle commun, des piliers et des règles d’éthique pour tous les pays : une licence libre de la part des auteurs et une neutralité de point de vue garantie par des sources et des références fiables. J’ai réalisé que Wikipédia permettait de réunir des informations factuelles et des opinions (à condition qu’elles soient significatives) qui permettaient aux gens de se faire leur propre opinion.

Comment s’organisent Wikimédia et Wikipédia ?

Le projet global est porté par la Wikimedia Foundation, une société de droit américain basée à San Francisco. Puis, chaque pays possède son association Wikimédia. Par exemple, Wikimédia France est une association de loi 1901. Les associations ne sont pas à proprement parler affiliées à la Wikimedia Foundation, mais elles travaillent ensemble selon un principe d’accord interne. Alors que les Wikimédias sont organisés en pays, les projets Wikipédia sont, eux, regroupés par langue. Ce qui est étonnant, c’est qu’il n’y a pas de chef. Souvent, la presse met en avant Jimmy Wales et la directrice actuelle de la Wikimedia Foundation, sans réaliser que celle-ci n’a aucun rôle ni aucune autorité sur le fonctionnement du projet, n’ayant jamais été wikipédienne. Quand j’étais présidente de la Foundation, mes cinq années en tant qu’éditrice à tous les stades de la production m’avaient donné un pouvoir. Mais on n’est qu’une personne, un poids supplémentaire. Les gens font souvent cette erreur d’essayer d’identifier une personne-clé dans un tel projet collaboratif. Rapidement, je me suis aperçue que si nous étions tous indépendants sur la partie écrite, nous étions techniquement dépendants de la version anglophone. Une poignée de personnes prenaient toutes les décisions sur le développement de l’application. C’est pour cela qu’il fallait un même édifice.

Le fantasme de Big Brother est indissociable de l’Internet. Qui sont les gens qui alimentent et surveillent les contenus Wikipédia ?

On aimerait bien le savoir nous-mêmes ! Au départ, Jimmy Wales, le créateur de Wikipédia, avait le projet d’une encyclopédie en ligne. Pendant un an, il a payé un étudiant en philosophie, Larry Sanger, qui travaillait comme le chef d’une rédaction. Tandis que Jimmy Wales délivrait des paroles de bien-être, Larry Sanger essayait de construire une communauté. Mais personne n’était motivé pour écrire des articles. Il a donc mis en place un brouillon. Et rapidement le brouillon s’est échappé, Wikipédia est devenu plus important que le projet initial, Nupedia. Les premiers à rejoindre Wikipédia étaient des étudiants, souvent des développeurs. C’étaient des gens anonymes, dont on ne connaissait que les pseudonymes. Parfois, on savait juste dans quel pays ils vivaient. Chaque participant développait des discussions autour de la structure des articles, la manière de bloquer un vandale, etc. Et sur la partie francophone, nous étions trois, quatre à nous demander comment développer l’interface. Ce n’était pas moins productif que dans n’importe quelle entreprise où les gens se connaissent. Nous avions un objectif et des problèmes communs à résoudre. Surtout, nous connaissions l’essentiel : nos réactions.

Depuis, c’est le fonctionnement de Wikipédia ?

Tout à fait. J’ai lu que Wikipédia était complètement démocratique. Pas du tout : nous sommes tous égaux dans la mesure où chacun a le droit d’éditer, mais c’est tout. Chacun peut apporter sa pierre à l’édifice. Nous avons besoin de toutes les compétences, auteurs, correcteurs, développeurs, traducteurs, etc. Wikipédia est visible de tous ses participants. C’est comme un terrain de foot, chacun peut tout voir de très haut ou de très près. Les modifications sont visibles en direct, même si aujourd’hui il y a des alertes automatiques : si vous effacez tout le contenu d’un article par exemple. Nous avons mis des systèmes de duplication des alertes. Nous travaillons également beaucoup par chat. C’est comme une salle, on rentre, on voit l’alerte, on ressort, on ne la voit plus.

Qui surveille les articles ?

Les administrateurs. Ils n’ont aucun rôle éditorial supérieur aux autres. En interne, on peut les appeler « techniciens de surface » ou « flics ». Ils ne créent pas la loi, ils l’appliquent. On leur fait confiance. Ils peuvent supprimer un article définitivement ou protéger une page. Mais tout ce que fait l’administrateur est visible par tout le monde. Un autre administrateur peut donc revenir à ce qui a été fait par le premier, et les non-administrateurs peuvent contester.

Ce sont eux qui tranchent en cas de litige ?

Quand on veut bannir quelqu’un qui ne respecte pas les règles de bienséance, en faisant du vandalisme par exemple, un comité d’administrateurs bloque cette personne. Ce n’est pas d’avoir les moyens de le faire qui est difficile mais de prendre la décision. Et parfois, être trois c’est déjà trop, alors cent cinquante…

Vous avez des exemples ?

Cela ne concerne pas uniquement les conflits religieux. Par exemple, je peux vous dire que nous avons longuement débattu sur l’endive. Dans le nord de la France, ça se dit « chicon ». Quelle devait donc être l’entrée ? Endive ? Chicon ? Pendant une soirée entière, les participants se sont tapés dessus. C’est ce que j’aime dans le projet : il n’y a pas d’échappatoire. On essaie de dégager des arguments (nombre de locuteurs, etc.) et au fil de la discussion un consensus apparaît.

Comment devient-on administrateur ?

Je peux le dire puisque j’ai été la première pour les pages françaises : j’avais écrit à Jimmy Wales pour lui demander le mot de passe. C’est plus compliqué aujourd’hui, il faut s’inscrire sur une page et faire une lettre d’intention. Les participants votent. Généralement, il faut 80 % d’approbations. Mais le vote peut être modifié à tout moment. On s’inspire de ce qui a été dit et de la confiance qu’on a dans les autres. On n’est pas égaux dans la confiance. On est donc beaucoup sur du tacite. Il y a une partie qui est de l’ordre de la République. On donne une responsabilité pendant un an, deux ans à un petit groupe, avec des tiers, des remplacements. À une époque, les développeurs avaient énormément de pouvoir. Eux seuls maîtrisaient l’interface. Depuis, on a développé des interfaces plus accessibles. Les modifications reflètent aussi la culture des pays. Les Anglais sont très rentre-dedans ; les Japonais, en revanche, demandent toujours l’autorisation. Mais le côté fantastique du projet, c’est que chacun peut être mis en valeur par le reste de la communauté. Beaucoup des participants sont des célibataires, des personnes divorcées, ou des étudiants. Ça leur donne l’impression de participer à quelque chose. Même les disputes sont importantes. On se sent vivant. Cela impose aussi un rituel d’excuses, de pardons qui débouchent sur des dialogues parfois très encourageants…

Les articles sont-ils importés d’un pays à l’autre ?

Traduire ennuie beaucoup de monde. On retrouve donc du texte commun à plusieurs versions linguistiques sur les articles techniques ou les événements spécifiques où les sources sont rares. Autre exemple : il y a eu aussi un article très bien sur les toilettes japonaises. Il a fait le tour du monde. Car la version anglaise était superbe. Mais ensuite, les articles suivent leur propre évolution. Et quand on est administrateur, c’est pour la totalité de la version linguistique.

En termes de volume, que représente Wikipédia ?

Nous sommes sur plus de 10 millions d’articles. À titre indicatif, la version française contient de l’ordre du million d’articles (881 780 articles au 01/12/09), et représente environ 10 millions de visiteurs uniques par mois. Et je ne parle pas des duplications. En Angleterre, on trouve beaucoup de versions dupliquées, pourquoi pas sur clé USB même. Les encyclopédies traditionnelles oscillent entre 10 et 20 000 articles. J’aime l’idée d’être une encyclopédie des savoirs populaires. Nous n’écrivons pas selon ce qui est reconnu par les académies, mais sur ce qui intéresse les gens. Cela rappelle l’Encyclopédie des Lumières qui présentait les métiers, les techniques, pour la première fois. Vous pouvez aussi bien apprendre comment faire une photographie que comment faire cuire le pain. De plus, l’Encyclopédie des Lumières avait tout un système de rappels d’un article à l’autre, et de fait, la partie attribuée à Diderot était largement écrite par des anonymes. C’est également notre modèle.

Par rapport à une encyclopédie traditionnelle, quelle est la fiabilité des contenus ?

À ce jour, il n’y a eu aucune étude sur la fiabilité des articles en français. En revanche, deux études ont paru, l’une sur la version anglaise, l’autre sur la version allemande. En 2005, un article de Nature comparait la fiabilité des articles de Wikipédia en anglais et de l’encyclopédie Britannica. Les articles de Britannica comportaient en moyenne trois erreurs, contre quatre pour Wikipédia, mais pour des articles trois fois plus longs. Et en 2007, une étude comparait les articles de Wikipédia en allemand avec ceux de l’encyclopédie Brockhaus. Toute une série de critères, parmi lesquels la clarté, l’exactitude, etc., était passée au crible par un panel d’experts. À part pour la clarté, c’est à chaque fois Wikipédia qui l’a emporté. Pour nous, qui sommes tous des amoureux des livres et des encyclopédies, l’étude anglaise a donc été un choc. Britannica, c’est une référence. D’un coup, on savait qu’on s’en rapprochait ! On savait qu’il y avait des erreurs chez nous, mais peu finalement. De la même manière, en interne, on avait ce petit plaisir de noter les erreurs chez Britannica. C’était le même que celui qu’on avait eu à passer les étapes sur Google. On est passé de la 25 000e position à la 8e. Après cette annonce-là, la réaction des wikipédiens a été de trouver les erreurs. Nature nous a fourni la liste des articles concernés, sans citer ces erreurs nommément. En trois mois, on avait réussi à tout corriger. Tandis qu’au bout de six mois, Britannica avait juste émis un courrier de protestation comme quoi l’étude avait été biaisée !

Quelles ont été les autres critiques apparues avec le succès de Wikipédia ?

Les critiques les plus féroces viennent de France. En Allemagne, la presse est plus favorable. Le gouvernement nous soutient en termes d’image, et financièrement par des dons des archives du Bundestag. En France, les musées nationaux refusent, surtout pour des raisons financières. Selon eux, mettre des archives dans le domaine public revient à encourager d’autres à faire des bénéfices dessus. C’est aussi la question de la licence libre, revenant pour l’auteur à autoriser en amont l’exploitation de ses articles, qui est remise en cause. (En écrivant / modifiant un article, on se place sous la « licence Creative Commons paternité + partage des conditions initiales à l’identique 3.0 ». C’est-à-dire que tout est possible (y compris une utilisation commerciale des articles), à part s’attribuer la fausse paternité d’un article, ou modifier la licence lors d’un recopiage de l’article.) Alors qu’une grande partie des enseignants et des documentalistes sont favorables au projet, beaucoup d’intellectuels de gauche critiquent ce mode sans contrôle, décentralisé, qui privilégie les amateurs plutôt que les experts. Cette crainte de l’expert et de son rôle n’existe pas dans la culture américaine : le chef est intégré au groupe. En France, comme au Japon, le chef reste au-dessus du groupe.

Et en Chine ?

Jusqu’aux Jeux Olympiques de 2008, il n’y avait pas de version chinoise. Nous étions bloqués. En revanche, le site Baidu, un Google local, copiait des parties complètes de Wikipédia. Car une version chinoise était développée, notamment par la communauté expatriée aux États-Unis. Depuis, un autre projet concurrent a démarré. Ce site fonctionne comme le nôtre, sauf qu’aucune notion de licence n’est mentionnée : il n’y a pas de droit d’auteur. Des pans entiers de Wikipédia sont repris, mélangés à des systèmes de réseau social. Plus embarrassant : ils ont réservé Wikipédia comme nom de marque. Récemment d’ailleurs, le fondateur de ce site a « rendu gratuitement » le nom à Jimmy Wales, faisant du même coup une belle opération de communication. Il se présente comme le modèle de l’encyclopédie chinoise en opposition au modèle Wikipédia américain…

Est-il possible d’alimenter la version chinoise depuis la Chine ?

La question ne concerne pas seulement la Chine. Ainsi, dans certains pays d’Afrique du Nord, il nous arrive d’être bloqués parfois pendant vingt-quatre heures, pour des articles mettant en valeur certains aspects de la sexualité par exemple. L’encyclopédie est libérée le lendemain. C’est un moindre mal. En revanche, nous garantissons l’anonymat de l’adresse IP des participants qui créent un pseudonyme. En ce qui concerne les attaques pour diffamation, désormais les jurisprudences allemande, italienne et française sont claires : si un juge demande à obtenir une adresse IP pour remonter à l’auteur de la diffamation, c’est à la Wikimedia Foundation qu’il doit s’adresser, pas aux associations nationales. Et si la Chine fait une demande qui ne nous semble pas relever de la diffamation, là on laissera traîner. Si la demande est vraiment motivée, elle devra se retourner contre un tribunal international.

Qui dédommage en cas de procès ?

Nous estimons que l’auteur est responsable de ses écrits. Mais la règle veut que l’hébergeur le devienne dès lors qu’il est au courant et qu’il ne réagit pas. Nous supprimons quand il y a des numéros de téléphone privés par exemple. Mais, sur des sujets tangents, il nous arrive de conserver. Car les lois ne sont pas les mêmes selon les pays. Une recette sur un gâteau au haschich est interdite en France mais pas aux Pays-Bas. Et comment faire quand ce sont les États-Unis qui hébergent ? Il y a d’autres exemples, notamment sur le droit de citation ou le droit de prendre des bâtiments publics en photo. Eh bien, on se fait un peu nos propres lois par rapport à ce qui nous paraît le plus raisonnable.

A-t-on essayé de racheter Wikipédia ?

Vers 2004, 2005, quand on commençait à être cité dans la presse, il y a eu des essais. Mais très vite, ils ont compris que ce n’était pas la direction qu’on prenait. Ensuite, quand on a déménagé sur San Francisco, des sociétés d’édition de dictionnaires, qui n’arrivaient plus à écouler leurs fonds, ont eu l’idée de remplacer notre fonds par le leur.

Wikipédia change-t-il la perception de la constitution du savoir ?

En plus d’accompagner un modèle déjà existant, Wikipédia a libéré les gens qui ne savaient pas qu’on pouvait écrire sur un sujet. Il y a aussi cet aspect de l’écriture collaborative. Et l’aspect linguistique. Alors que le monde actuel réduit le nombre des langues qui l’habitent, nous avons voulu préserver le concept de multilinguisme. Une culture est portée par sa langue. C’était notre idée : que chaque langue ayant au moins 100 000 locuteurs ait son encyclopédie.

D’ailleurs, d’où vient le mot Wikipédia ?

La personne qui a développé Wikipédia était en vacances à Hawaï. « Wiki Wiki » c’est le bus qui fait le tour de l’île : « Vite vite ». Le wiki fait aussi référence à un système de fiches dans les bibliothèques, un système qui fonctionne par lien hypertexte, mis au point par un certain Ward Cunningham, développeur chez Microsoft. Indirectement, c’est Microsoft qui a développé Wikipédia !


Propos recueillis par Frédéric Morlot et Ludovic Perrin


A propos de Wikipedia

Qu’est-ce que Wikipédia ?

Encyclopédie collaborative en ligne, gratuite et ouverte à tous, son principe est simple : sauf exception, chacun peut écrire sur le sujet qu’il souhaite, soit en créant de nouveaux articles, soit en corrigeant des articles existants. La procédure à suivre est élémentaire, et anonyme.

La fiabilité des articles découle du postulat-clé selon lequel plus les gens sont nombreux à collaborer, moins les erreurs ont de chances de survivre : la superposition des collaborations a tendance à gommer les inexactitudes, jusqu’à ce qu’un compromis satisfaisant soit atteint. Ce postulat s’est avéré fondé, ainsi que le prouvent deux études mentionnées dans l’interview ci-contre.


Genèse

Le projet a été entamé en janvier 2001 par l’Américain Jimmy Wales. À l’époque, il n’existait que des articles en langue anglaise. Six mois plus tard, les premières pages françaises ont été créées. Aujourd’hui, elles représentent près de 900 000 articles, consultés par quelques 10 millions de visiteurs uniques chaque mois. Par ailleurs, Wikipédia existe dans plus de 250 langues.

Le projet mondial est soutenu par la Wikimedia Foundation, une association de droit américain basée à San Francisco. Au niveau national, il existe plusieurs associations qui relayent son action pour un territoire donné : Wikimédia France, Wikimédia Allemagne, etc. Même si elles ne dépendent pas juridiquement de la Wikimedia Foundation, elles travaillent en étroite collaboration avec celle-ci, qui leur reverse en échange une partie de ses subsides.


Modèle économique

La Foundation compte vingt-cinq employés : un tiers de développeurs (gestion du parc : 300 à 400 serveurs sur trois sites), un tiers de gestion administrative et un dernier tiers pour le business et la levée de fonds. Wikimédia Allemagne compte cinq, six salariés. Wikimédia France emploie une secrétaire free lance. Les revenus annuels s’élèvent à environ 8 millions de $ (6 pour la Foundation, 2 pour les associations).

L’argent de la Foundation provient d’opérations business (cf. partenariat avec Orange), de subventions provenant de fondations et du fundraising communautaire. L’argent des associations provient surtout du fundraising, et un peu de la vente de goodies (T-shirts etc.). Quelques propositions de rachat ont été faites par le passé (entre autres par Google), mais ont été abandonnées devant la volonté de Wikipédia de rester un service gratuit et ouvert, sans publicité.

La Wikimedia Foundation lève régulièrement des fonds sur le site de Wikipédia. De plus, en fonction de l’adresse IP de l’utilisateur et selon un principe de géolocalisation, une contribution supplémentaire est proposée pour l’association Wikimédia du pays où cet utilisateur se trouve. L’argent n’est pas redistribué entre les différentes associations ; en revanche, la moitié de l’argent de la Wikimedia Foundation est redistribuée à l’ensemble des associations.



[1] Le terme Foundation est souvent traduit par le mot Fondation en français. En réalité, c’est un peu abusif. En droit américain, la notion de Foundation se rapproche davantage de notre concept d’association.