atelier en prison
Dominique Ghesquière, artiste plasticienne, a animé trente heures d’atelier sculpture à la maison d’arrêt des femmes de Versailles. Ateliers mis en œuvre par le SPIP des Yvelines, le centre d’art contemporain de l’Onde (Villacoublay) et la Fondation. Retour sur ces séances qui ont eu lieu en mai et juin derniers
Était-ce la première fois que vous alliez en prison ?
Oui. C’est le centre de l’Onde qui me l’a proposé. L’année dernière, nous avions travaillé ensemble sur une intervention avec une classe à PAC (classe à projet artistique et culturel) en niveau primaire. Ce programme de vingt heures consistait à accompagner des enfants de CM2 dans la réalisation d’un projet artistique. Nous avons réalisé une œuvre en collaboration avec les jardiniers du Château de Versailles.
Y a-t-il un lien entre ces deux activités ?
Oui, aussi bien pour les enfants que pour ces femmes en prison, il était plus question d’une approche artistique que d’art à proprement parler. À la maison d’arrêt, il s’agissait de réaliser un objet reconnaissable avec un matériau très simple, du carton gris, et de le rendre pliable même s’il ne l’est pas normalement.
Quelles questions se sont posées à vous lors de cet atelier en prison ?
Comment faire converger les motivations de personnes venant d’horizons différents, et que chacune s’y retrouve sans que personne ne soit instrumentalisé… Je suis venue avec mon expérience, un regard éduqué et un intérêt pour l’art ; elles, non. Ce qui les intéressait, c’était de pouvoir participer à un atelier leur permettant pour certaines de bénéficier d’une remise de peine et pour d’autres de se servir de cet objet fabriqué pour établir une communication avec leur enfant. Chacune des quatre participantes au workshop avait un enfant en bas âge, dont elles étaient séparées. Deux d’entre elles en ont donc profité pour réaliser un objet qu’elles pourraient amener au parloir et montrer à leur enfant : un cœur qui surgit d’une boîte avec un message pour l’une d’elles et un arbre « cache-cache » pour une autre. Grâce à un ingénieux système d’articulation, cet objet permettait de montrer et de cacher des dessins d’animaux sous des feuilles d’arbre…
Aviez-vous des retours lors de ces séances ?
Toutes ont dit, en cours d’atelier, qu’elles appréciaient vraiment de ne pas voir le temps passer parce qu’elles étaient très concentrées, intéressées. L’une d’elles a même dit son étonnement d’avoir réussi à faire quelque chose d’aussi beau ; jamais, elle n’aurait cru en être capable.

Y avait-il un cahier des charges ?
Il y avait trente heures d’atelier, réparties en dix séances de trois heures. Il fallait nécessairement des contraintes. Pour l’arbre cache-cache, nous avons discuté ensemble pour trouver un compromis. La personne détenue a accepté de ne pas ajouter de couleurs pour respecter l’unité avec les objets des autres. De mon côté, j’ai accepté qu’elle s’éloigne du cadre initial en incluant des dessins d’animaux dans l’objet.
Si on reprend depuis le début, comment ces séances se sont-elles déroulées ?
L’ambiance varie certainement énormément en fonction des participantes et de leur entente. Mais rapidement, nous sommes arrivées à un petit groupe assez homogène. Au début, un surveillant était présent par intermittence car j’utilisais des cutters. Plusieurs séances ont été consacrées à un travail d’approche : Comment obtenir un volume à partir d’une feuille de papier plate ? De même avec un morceau de carton. Ensuite, nous avons expérimenté le pliage de ces volumes. Par exemple, comment plier un cube ? Puis, nous avons effectué un brainstorming en commun. Chacune à son tour notait les objets qui lui manquaient le plus. Chacune a choisi dans la liste un objet qui lui importait. Enfin, nous avons réfléchi ensemble à le rendre pliable. Utiliser, comme disait Gilles Deleuze, « un maximum de matière pour un minimum d’étendue ».
C’est une métaphore ?
Oui, mais que je me garderais bien de l’interpréter. Pour moi, chacune des détenues était auteure, avec la possibilité de mettre ce qu’elle voulait dans son objet.
Avez-vous échangé ?
Le dernier jour, nous avons pris le temps de réunir les objets et de les regarder. C’était un univers gris et sobre, une matière uniforme. L’attention était dès lors portée sur autre chose, il n’y avait pas de distraction du regard, mais une sorte de convergence vers le détail qui intrigue : la surface articulée du carrelage de tomettes, la tête du lit qui se rabattait. Il y avait de la poésie.
Et qu’en avez-vous retenu, personnellement ?
Je n’étais jamais rentrée dans une prison. C’est une expérience très forte. L’ambiance qui se dégage de ce lieu est impressionnante. Les sons, le manque de rapport à l’extérieur, les temps très longs de déplacement d’une pièce à l’autre, la présence constante de personnel de surveillance, les portes fermées à clé partout. Je faisais cette expérience pendant le temps passé à atteindre la salle d’arts plastiques depuis l’entrée et également lorsque j’attendais les prévenues, enfermée dans cette pièce avec une fenêtre haut placée, sans vue sur l’extérieur. Je n’ai, bien sûr, pas posé de questions aux détenues. Et elles ne m’en ont posé que très peu, juste pour savoir si j’avais des enfants et comment était ma vie d’artiste. J’ai volontairement gardé une certaine distance, en restant par exemple dans le vouvoiement. Mais je voudrais revenir à la question de la place de chacune dans ce groupe que nous avons formé durant cet atelier. L’une d’elles avait de réelles difficultés à prendre la moindre initiative. Vers la fin de l’atelier, elle a pris une décision concernant son objet, à l’encontre des conseils des autres, et qu’elle le fasse sans rien demander à personne… C’était une petite victoire…


