Dans le cadre de sa programmation culturelle, le SPIP des Yvelines a organisé en février sept séances de danse hip-hop à la maison d’arrêt des femmes de Versailles. Animé par un membre de la Compagnie Black Blanc Beur, un atelier se tenait le 25 février dernier.
Le service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) a pour mission le suivi des personnes incarcérées ou bénéficiant d’une mesure alternative à l’incarcération (mise à l’épreuve, conditionnelle). Il élabore chaque année une programmation culturelle, qui revient en moyenne à un atelier et un spectacle par mois en prison : ateliers chant, danse, écriture, arts plastiques, théâtre, concert, spectacle. Ce qui peut sembler de l’extérieur être une activité récréative est en réalité une étape essentielle vers la réinsertion, nous explique Danielle Delamotte, conseillère insertion et probation à la maison d’arrêt des femmes de Versailles. « Ces activités permettent dans un retour sur soi de retrouver de l’assurance, de l’estime, présente la jeune femme. Le ressenti du corps a un impact sur l’esprit : Je prends conscience pourquoi je suis là, je prends conscience que je n’ai jamais pris conscience de moi. On me permet d’avoir des loisirs. L’activité montre la capacité d’acquérir de nouvelles compétences. »
La Compagnie Black Blanc Beur n’était pas venue à la maison d’arrêt des femmes de Versailles depuis plusieurs années. Dans le cadre d’un partenariat sur deux ans avec le SPIP Yvelines, elle s’est rendue à la maison d’arrêt de Bois d’Arcy et à la maison d’arrêt des femmes de Versailles — « une population moins nombreuse, donc à laquelle on pense souvent moins », nous explique Romain Emelina, du SPIP Yvelines.
Basée à Trappes, cette compagnie de danse hip-hop est née d’une volonté de réinsérer par la danse urbaine des jeunes dans la rue. Depuis la création de la compagnie en 1984, certains sont devenus professionnels. La B3 (pour Black Blanc Beur) est intervenue au mois de février sept fois à Versailles. Sur une période de quinze jours, les groupes ont fluctué entre libérations et transferts. Le maximum de participants a été de dix.

Le 25 février dernier, lorsque nous nous y rendons, elles sont quatre à suivre le cours donné par le danseur François Kaleka, membre de la compagnie Black Blanc Beur. « Je dis souvent que danser, c’est débrancher le mental. En fait, c’est le contraire, c’est être à 100 % dans le présent », présente le danseur, par ailleurs ostéopathe. « Je réactive des gestes qu’on a tous faits, comme marcher à quatre pattes. On ne parle pas là que de danse. Le corps est impliqué dans tous nos actes au quotidien. Mais dans ces moments où l’on danse, tout change, notre centre, notre perception, notre respiration. Je sais bien que tout le monde ici ne va pas refaire un stage de danse. Le plus important pour moi est de transmettre des principes », poursuit l’intervenant.

Il est 14 heures. Une série d’échauffements introduit les deux heures d’atelier : mouvements croisés des jambes de plus en plus rapides, marche, puis petite course en cercle autour d’un centre imaginaire. Sautillements. « C’est en mélangeant les mouvements qu’on fait son style, annonce l’intervenant. Chaque pas, je peux le faire dans l’autre sens. Comme ça, je double tous les outils. » Une chorégraphie s’organise, les quatre élèves concentrées sur les pas du prof. Danielle Delamotte : « Pour certaines d’entre elles, il s’agit de renouer avec leur corps. Pourtant, quand on leur propose ce genre d’activités, elles culpabilisent. C’est la première fois qu’elles sont confrontées à leur désir : Est-ce que je peux m’autoriser à faire de la danse ? Mais c’est un médium puissant : se retrouver participe à la réinsertion. Durant leur détention, elles sont confrontés par flashes à leur vécu. Là, elles prennent conscience de tout ce qu’elles ont manqué. Paradoxalement, alors qu’elles sont détenues, elles éprouvent un sentiment de liberté par rapport au choix de l’activité : Je suis autonome, qu’est-ce que je peux faire de ma vie ? »
Certaines suivent toujours, d’autres décrochent un peu. Après le cours, un débriefing est organisé avec l’intervenant. Assises en cercle à même le sol, chacune exprime son ressenti : « C’était la première fois que je dansais », avoue l’une. Une autre : « J’avais déjà fait de la danse classique. Ce sont des réflexes qui reviennent, comme de réapprendre ce qu’on a su un jour. » Une autre encore : « Cela me donne envie de faire du dessin. Depuis une semaine, je me suis remise à me connaître moi-même. » « Car tu dessines ce que tu ressens », lui répond une camarade. « Étymologiquement, l’émotion, c’est l’énergie en mouvement, apprend François Kaleka. Mettre le corps en mouvement, c’est éviter qu’il y ait des zones d’ombre, de la poussière ; on met de la lumière, de la conscience dessus. Lorsqu’on a un kyste, le sang ne circule plus, et on se souvient que c’est venu après un accident de voiture. On met du verbe. » « Faire des choses en détention libère la parole, approuve Danielle Delamotte. Les femmes sont alors moins nouées en entretien. C’est comme pour nous à l’extérieur, sauf que là c’est plus puissant, on est à six dans une cellule de 20 mètres carrés. Ici, les femmes sont étouffées par leurs émotions, elles gardent tout en elles. Il ne faut pas perdre de vue que l’infraction est le symptôme d’un mal-être. Ce sont des sentiments d’impuissance, de honte qui provoquent le passage à l’acte. Et c’est important de l’avoir en tête lors des entretiens. » Une détenue dit alors : « Ça n’apporte pas que des pas de danse, ça apporte de la fatigue pour mieux s’endormir le soir. » Et Dieu sait que le sommeil est un problème en détention…
English




